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Affaire Weinstein: «La loi des porcs, garder les yeux grands fermés»

Le pouvoir a-t-il pour effet de mettre les gens qui l’exercent au-dessus des lois ? Sans doute, aussi longtemps que l’on considérera que le pouvoir donne des droits. La chronique de Vincent Engel.

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 11 min

L’affaire Weinstein provoque une tempête, et c’est évidemment justifié. Même si la condition de la femme a considérablement évolué, dans nos pays du moins, il y a encore énormément à faire. Peut-être d’ailleurs ce combat ne sera-t-il jamais gagné, tant le « cochon qui sommeille en tout homme » est puissant. Tant des millénaires de patriarcat ont façonné les mentalités de tout individu, avant même sa naissance. Mais au-delà de l’émotion suscitée par ces révélations, que révèle vraiment ce scandale ?

Hypocrisie

Le plus terrifiant sans doute, dans les révélations, réside dans cette déclaration que l’on a entendue répétée jusqu’à la nausée : « Tout le monde savait, mais… » Et encore, si Weinstein était un cas tout à fait singulier ; mais on a entendu la même chose pour DSK et pour tant d’autres. Grâce au hashtag #balancetonporc, ce sont des dizaines, des centaines, des milliers de faits sordides qui sont désormais étalés au grand jour.

Parmi les choses qui me frappent dans ce déferlement, il y a l’hypocrisie. L’académie des Oscars l’a exclu, l’association des producteurs d’Hollywood envisage de faire de même et la France souhaite lui retirer sa Légion d’Honneur. Mais enfin… essaie-t-on vraiment de nous faire croire que ces messieurs (car il y a fort peu de femmes dans ces honorables institutions) n’étaient pas au courant ? Qu’ils ignoraient accueillir en leur sein et honorer un « monstre », comme le décrit Jeffrey Katzenberg, patron de Disney ? Katzenberg, comme tous les autres, affirme avoir été leurré, aveuglé par Weinstein. Êtes-vous sérieux, messieurs ? La sagesse populaire dit souvent des bêtises, mais pas toujours ; et si une chose est vraie, c’est qu’il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, et plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Parce qu’au-delà de leur cas particulier, ces prédateurs sexuels sont, à leur manière, le miroir de l’humanité.

Miroir de l’humanité

Une humanité fondée sur le patriarcat, où les femmes sont des proies évidentes et où le pouvoir s’accompagne de comportements pareils, que d’aucuns prétendent calqués sur les comportements animaux où le mâle dominant a la priorité sur les femelles les plus saines. Sans être un spécialiste de l’éthologie animale, je pense pouvoir affirmer qu’aucune espèce ne connaît de tels comportements. À quelques exceptions près (en particulier les fameux Bonobos qui ont compris, contrairement à certains humains, que la sexualité permettait d’éviter et d’apaiser les conflits), la sexualité, dans le règne animal, a pour finalité la reproduction et la perpétuation de l’espèce ; chez les humains, elle est beaucoup plus complexe et rencontre des objectifs bien éloignés de ceux qu’imposerait la seule biologie.

Mais une humanité aussi où les gens sont jugés avant même d’être passés devant un tribunal, où la présomption d’innocence est sacrifiée au rituel du bouc émissaire. Non pas que je prétende que Weinstein est innocent ; mais la hâte que mettent à le condamner ceux qui ont été ses complices au moins passifs est assez répugnante, elle aussi, et cache souvent la crainte qu’on aille fouiner trop loin, chez d’autres. Et, comme le dénonce l’avocate Marie Dosé dans une interview publiée dans Libération, « une culpabilité ne se décrète pas sur les réseaux sociaux »  ; il y a quelque chose de profondément choquant, pour les principes et les fondements de la justice, à voir ainsi se propager non pas des dénonciations, mais de la délation, dans un processus où la justice disparaît derrière la vengeance ; toute affirmation sur Twitter précédée du fameux hashtag devient une vérité et, même si la personne n’est pas citée nommément, les infos fournies par les auteur(e)s des tweets suffisent souvent à les identifier. L’affaire d’Outreau n’a-t-elle servi de leçon à personne ? Faudra-t-il que, demain, des hommes soient lynchés à cause d’un hashtag pour qu’on comprenne que cette vague n’est pas aussi formidable qu’on le dit – même si elle participe d’un processus compréhensible de libération et qu’elle permettra, il faut l’espérer, un changement de mentalité et de comportement à long terme ?

Heureusement, des réactions commencent à apparaître contre cette campagne, comme l’illustre cette tribune signée Maya Khadra, lauréate du prix du journalisme francophone en zones de conflits.

Les privilèges du pouvoir

Weinstein, DSK et tant d’autres illustrent une vérité universelle : les gens qui ont du pouvoir en abusent. Droit de cuissage, droit de vie et de mort ; Stanley Kubrick décrit les deux dans « Eyes wide shut », qui n’est pas un film érotique, loin de là. C’est une dénonciation de ceux que le réalisateur appelait « all the best people », et dont il a dénoncé les travers dans de nombreux films. Ces gens que la fortune et la position sociale placent au-delà des lois et de la morale commune.

Que raconte Eyes wide shut ? L’histoire d’un petit médecin arriviste, complexé socialement, qui voudrait accéder à une classe sociale supérieure à la sienne (qui n’est déjà pas la moindre, compte tenu de l’appartement qu’il possède sur Central Park). Arrivé par hasard dans une orgie où viennent s’ennuyer ces richissimes blasés de tout, il se retrouve entraîné dans un engrenage de menaces. Ses velléités de justice ne tiendront pas une seconde devant la trouille que lui inspirera son « ami » Ziegler, qui se trouve être un de ces partouzeurs sans scrupule. Dans une des dernières scènes du film, Ziegler le prend à part et le met une dernière fois en garde, tout en lui proposant une porte de sortie : « Et si tout ce que tu as vu n’était qu’une farce ? » La fille qui se sacrifie pour le sauver, le faux procès… Personne n’aurait été tué, la prostituée est bien morte par overdose… Et Ziegler de conclure, en posant les mains sur les épaules du pauvre Bill : « La vie continue, jusqu’à ce qu’elle s’arrête… Mais tu sais ça, n’est-ce pas ? »

« But you know that, don’t you ? » ; les mêmes mots que prononce du bout des lèvres Jack Nicholson, dans « The Shining », lorsque son fils, terrorisé, ose lui demander s’il va leur faire du mal, à sa mère et lui. Nicholson a alors son sourire terrifiant et répond : « I love you and I will never hurt you » ; « Je vous aime et je ne vous ferai jamais de mal ; mais tu sais ça, n’est-ce pas ? » Ceux qui connaissent la fin du film comprendront le mensonge et la menace qui gisent dans cette affirmation. Pareil dans « Eyes wide shut » : si Bill veut vivre, s’il veut qu’aucun mal ne soit fait à sa famille, il faut qu’il accepte cette fable que Ziegler lui livre, clé en main. Il faut qu’il continue à vivre et jouir « les yeux grands fermés ».

Mais le pouvoir a-t-il vraiment pour effet de mettre les gens qui l’exercent au-dessus des lois ? Apporte-t-il des droits souverains sur les personnes qui en subissent le joug ? Sans doute, aussi longtemps que l’on considérera que le pouvoir donne des droits. Que ce soit dans une association locale, dans les rangs multiples d’une administration, dans la politique ou l’armée, aussi longtemps que le pouvoir n’est pas ramené à ce qu’il devrait être, il sera la porte d’entrée des comportements les plus néfastes, les plus ignobles et les plus inhumains. Parce que la soumission est la règle. Qui serait assez fou de sacrifier sa carrière, voire sa vie, pour s’opposer à un comportement inadmissible et tellement admis ? Qui se lèvera pour protéger une autre victime quand il ou elle songera que personne ne se lèvera pour le défendre ? Le pouvoir qu’exerce ce type d’énergumène puise d’abord ses racines dans ce que les autres lui abandonnent : la soumission de ceux qu’il contrôle, la complicité de ceux qui partagent son pouvoir.

Quand donc pourra-t-on éliminer ce type de pouvoir ? Quand fera-t-on valoir que le pouvoir, ce n’est pas des droits, mais uniquement des devoirs et des responsabilités ? Que celui qui est « au pouvoir » n’est jamais « qu’au service » des autres, et pas l’inverse ? L’étymologie pourrait être utile dans ce cas : « ministre » vient du latin « minister », formé sur « minis », de la famille de « minor », « le moins ». Un « ministre », pour les Romains, est un domestique, un serviteur. Au mieux un adjoint, au contraire du « magister », (« magis », « plus »), le maître, le… magistrat. Dans l’incessante lutte de pouvoir entre l’exécutif et le judiciaire, ne faudrait-il pas rappeler que le magistrat est largement au-dessus du ministre ?

Dans une telle conception du devoir, soyez sûrs qu’aucun ne souhaitera exercer un mandat trop longtemps…

L’égalité entre les sexes

Cette sinistre affaire vient aussi rappeler qu’en matière d’égalité entre les sexes, il y a encore énormément à faire. Certes, les droits des femmes sont davantage garantis dans nos sociétés ; mais outre le fait que ces acquis pourraient être balayés en quelques mois, le fond des relations entre sexes n’a pas été révolutionné comme il devrait l’être. Comme le rappelle cette combattante infatigable qu’est Simone Susskind dans sa dernière lettre d’info, les femmes sont sous-représentées dans des secteurs clés de la société : l’économie, la politique, les sciences. En 116 ans, seulement 48 femmes ont reçu un prix Nobel. Les religions contribuent toujours massivement à l’inégalité entre hommes et femmes. La langue véhicule des discriminations dont il sera terriblement difficile de se débarrasser, à commencer par cette fameuse loi du « masculin l’emporte ». Dès les cours de récréation des écoles maternelles, les petits garçons apprennent que les filles sont inférieures. Dans notre modèle économique, la femme reste un objet de consommation, un corps soumis à des diktats contre nature et utilisé pour attiser le désir des acheteurs, que ce désir porte sur des voitures ou des alcools, ou n’importe quoi d’autre. Bien entendu, ces publicitaires savent aussi que la possession d’une voiture puissante peut être un facteur de séduction, tout comme les talons aiguilles… Dans ces cas, les attributs sont des prothèses qui servent à leurrer et à faire croire que leur possesseur est « plus » ou différent de ce qu’il est réellement.

La loi des porcs

Orwell l’écrivait : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. » Faudra-t-il aujourd’hui affirmer que tous les hommes sont des porcs, mais certains sont plus porcs que d’autres ? Non, évidemment. Évidemment ? Pas si évident, vu la tendance à l’extrapolation et aux généralisations qui domine l’opinion publique, si versatile et si émotive. On ose à peine dire que certaines femmes sont aussi des prédatrices. Que si elles accèdent au même pouvoir que ces monstres, il est probable qu’il s’en trouvera parmi elles d’aussi monstrueuses. Mais on peut quand même dire que les hommes sont aussi victimes d’inégalités : la différence d’espérance de vie entre les hommes et les femmes n’a aucune justification biologique ; objectivement et statistiquement, les hommes sont plus souvent victimes de violence que les femmes (d’autres violences, sans doute, même si certains sont aussi victimes de violences conjugales, physiques ou psychologiques). Dans le secondaire et le supérieur, le taux de réussite des hommes est inférieur à celui des femmes, et pour un fait similaire, un homme sera plus lourdement condamné qu’une femme.

De toute manière, la question n’est pas là ; l’éclat médiatique de l’affaire Weinstein a des conséquences salutaires (si du moins on transforme l’émotion en changement de mentalité), mais d’autres qui sont néfastes. À commencer par ce phénomène que l’on retrouve chaque fois que des « porcs » ou des « salauds » imposent à la société des lois et des restrictions qui toucheront ceux qui ne sont pas directement concernés. Parce que les « porcs » et les « salauds » trouveront toujours le moyen de s’adonner à leurs activités de porcs et de salauds.

En l’occurrence, le retentissement médiatique de telles affaires tend à réduire les relations humaines à de la prédation et de la domination. C’est oublier que l’humanité n’existerait pas sans la séduction et la légèreté. Sans l’amour, sous toutes les formes que s’autorisent des adultes libres et véritablement égaux. C’est une particularité de l’humain sur le singe : quand un singe sourit, c’est qu’il a peur et qu’il va mordre. On peut sourire à une femme ou à un homme sans avoir envie de la/le dévorer.

Ce que Weinstein, DSK et les autres grands malades – car c’est une maladie dont ils souffrent, mais qui n’est pas contagieuse – ont comme autre conséquence sinistre, c’est de jeter le soupçon sur la tendresse, la complicité, le jeu, la sincérité, la générosité… En violant des femmes, des hommes de leur sorte ont violé l’humanité. En abusant des femmes, ils ont abusé l’humanité.

Leurs victimes sont d’abord des femmes singulières ; mais c’est aussi notre commune humanité, hommes et femmes confondus. La majorité des prédateurs sexuels sont des hommes, d’accord ; on ne peut pas en tirer la conclusion que la majorité des hommes sont des prédateurs sexuels. Les hommes ne sont pas, naturellement, moralement inférieurs aux femmes. Mais s’il faut faire le procès des prédateurs, il faut plus encore faire celui de tous ceux qui, dans tous les domaines, abusent de leur pouvoir, petit ou grand, couvrent leurs frères en prédation et obligent la société à garder les yeux grands fermés sur leurs turpitudes. Il faut rétablir la confiance entre les individus de tous les sexes et, dès la plus petite enfance, leur apprendre les codes d’une réelle égalité fondée sur le respect, respectueuse des différences et des singularités.

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0 Commentaire

  • Posté par Eric Lavenne, vendredi 27 octobre 2017, 12:56

    C'est un très bon texte, qui parle des "porcs'' mais aussi des "truies" et de tout ce qui détient une sorte de pouvoir quelconque......volontairement usité de manière( potentiellement) inadaptée, crapuleuse ,biaisée, harcelante, etc etc...

  • Posté par Michèle Plahiers, dimanche 22 octobre 2017, 14:48

    Ce jour fête Salomé. Etrange comme certaines dates correspondent à la réalité. "Balancetonporc" le chrétien, ce bouffeur de porc.https://www.google.be/search?q=Salome+jean+baptiste&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwihnZ6UoYTXAhXLWhoKHWUWAHIQ_AUICigB&biw=1280&bih=675#imgrc=MohN6csyQWD0MM: Jean-Baptiste, le "pur" qui résistait à Salomé n'a-t-il pas payé de sa tête la crime d'un autre?

  • Posté par Monsieur Alain, dimanche 22 octobre 2017, 10:00

    Excellent score 99,9 % d'accord - Pour le 0,1% restant : 1° Le magistrat est compétent pour toute affaire dont il est saisi et dont il a juger .- (point barre) - 2° Le magistrat ne rend compte qu'à lui même, le Ministre, en finale, rend compte à ses électeurs - 3° Le magistrat qui émet des avis en-dehors du prétoire profite de son magister et de sa position sociale pour intervenir dans le débat politique sans pour autant se soumettre aux règles du genre : les élections et le débat contradictoire.

  • Posté par Engel Vincent, lundi 23 octobre 2017, 10:34

    Sur le magistrat, vous avez évidemment raison sur la situation actuelle ; je faisais juste un rappel étymologique, car l'étymologie est parfois utile pour remettre certaines habitudes en question ;-)

  • Posté par Poullet Albert, samedi 21 octobre 2017, 17:39

    Tu te sens discriminé dans ta langue en périphérie de Bruxelles, tu ne trouves pas normal cette situation............................. hé bien " balance ton porc flamingant" !!!! tu auras fait quelque chose de formidable pour toute ta communauté ( 310 000 francophones en Flandre )

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