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Non, on n’a pas trouvé de «lampe magique» pour les dyslexiques

L’origine anatomique de la dyslexie aurait été découverte : elle se situerait dans les yeux, selon une étude française parue cette semaine. Faux ! L’étude manque de rigueur scientifique et est rejetée par les spécialistes.

Décodage - Journaliste au service Forum Temps de lecture: 4 min

Laisse-moi te regarder dans les yeux, je te dirai si tu es dyslexique : c’est un peu la conclusion de l’étude parue cette semaine, dans laquelle deux chercheurs français ont affirmé avoir découvert « une cause potentielle de la dyslexie ». Concrètement, deux… physiciens de l’Université de Rennes, ont expliqué qu’ils avaient localisé l’origine du trouble du langage écrit au fond de la rétine.

Objet d’une dépêche de l’Agence France Presse, la nouvelle a été reprise dans de nombreux médias. L’intérêt d’une telle découverte étant énorme, tant la dyslexie concerne un nombre important de personnes : de 5 à 10 % de la population, selon les études. Ajoutez à cela que les deux chercheurs avaient déjà dans leur besace un remède, et le succès de l’annonce était assuré.

Un travail « très critiquable »

Mais au laboratoire de Cognition, langage et développement de l’ULB, Fabienne Chetail et ses collègues ont avalé leur café de travers découvrant l’étude. « Ce travail est très critiquable, car il présente de gros manques théoriques et méthodologiques. Il s’agit plus de désinformation que d’une étude scientifique », déplore la professeur à la Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation.

Que lui reproche-t-elle ?

Un  : le manque de détails sur le profil des personnes composant les deux groupes comparés dans l’étude (30 dyslexiques et 30 non-dyslexiques). « Toute étude sérieuse doit le faire, d’autant que la définition de la dyslexie fait elle-même débat. Ici, on n’a aucune garantie qu’on a bien affaire à 30 dyslexiques », dit-elle. Et quand bien même l’échantillonnage respectait les règles de l’art, la méthode scientifique nécessite de répliquer l’expérience pour s’assurer que l’on peut en tirer une conclusion valide.

Deux  : la conclusion de l’étude suggère qu’il y a une seule cause à la dyslexie. C’est très séduisant, mais c’est simpliste. Et faux. Il y a 60 ans qu’on fait de la recherche sur la dyslexie et on a abandonné cette idée depuis de nombreuses années et les profils de troubles dyslexiques sont très variés, explique Fabienne Chetail : « Aucune cause unique ne permet d’expliquer tous les cas. Très souvent, c’est une chaîne de causes qui est à l’œuvre. »

Trois  : les auteurs de l’étude expliquent que chez les personnes qui ne sont pas atteintes de dyslexie, ces récepteurs de la lumière situés dans la zone de l’œil appelée « centroïdes de la tache de Maxwell » n’ont pas la même forme d’un œil à l’autre. Le cerveau choisit donc le signal envoyé par l’un des deux yeux pour créer l’image que voit la personne. Chez les dyslexiques en revanche, cette zone est symétrique dans les deux yeux. Cela pourrait être source de confusion pour le cerveau en créant des « images-miroirs » entre lesquelles il est incapable de choisir, expliquent-ils. Fabienne Chetail recadre : « Cette confusion des lettres miroirs – par exemple b et d – est un symptôme qu’on peut observer chez certains dyslexiques. Mais dès les années 60, on a compris que c’était loin d’être le problème dominant chez tous les dyslexiques. »

Dire que la cause de la dyslexie a été découverte est donc un très gros raccourci. Mais ce n’est pas tout.

Quatre  : pour remédier à l’asymétrie qu’ils prétendent à l’origine de la dyslexie, les deux chercheurs ont mis au point une sorte de lampe stroboscopique à LED censée effacer l’image miroir problématique. Certains étudiants dyslexiques qui ont participé à l’étude l’ont d’ailleurs déjà surnommée « la lampe magique », jubilait l’un des chercheurs.« Vu les gros manques en matière de connaissance de la dyslexie, il est très interpellant que les auteurs de l’étude en soient déjà à l’étape des solutions », balaie Fabienne Chetail.

Comment trouver les bons remèdes si l’on n’a pas le bon diagnostic ?

«Des aménagements raisonnables à l’école»

Journaliste au service Forum Temps de lecture: 2 min

Pas de remède miracle ne signifie pas qu’il n’existe aucune solution pour aider les enfants dyslexiques. Une proposition de décret a été déposée au parlement de la Communauté française par la députée CDH Mathilde Vandorpe. Le texte prévoit d’imposer aux écoles des « aménagements raisonnables pour les élèves à besoins spécifiques ». Il a été cosigné par l’ensemble des partis. La formation des enseignants est aussi concernée.

Jusqu’ici, la prise en charge des élèves dyslexiques n’était pas imposée. Elle le sera désormais ?

J’ai enseigné le français pendant 10 ans avant d’être députée et j’ai pu constater que les parents, chaque année, doivent prendre leur bâton de pèlerin pour aller réexpliquer la situation à l’enseignant. Le pass inclusion permet que le diagnostic, le dossier de l’élève, le suive d’année en année. Mais il n’était pas obligatoire, systématique. J’ai estimé qu’il fallait décréter sur toute cette problématique des besoins spécifiques.

Concrètement ?

La proposition de décret oblige les acteurs de terrain à se mettre autour de la table avec les parents des élèves concernés pour voir quels aménagements raisonnables sont nécessaires. L’idée est aussi que, dans le cadre du dossier d’accompagnement de l’élève prévu dans le Pacte d’excellence et qui doit démarrer à la rentrée 2018, soit prévu une sorte de carnet des études. Comme le carnet de santé accompagne l’enfant tout au long de sa croissance, celui de l’élève doit l’accompagner tout au long de sa scolarité. L’idée est vraiment que l’élève qui peut suivre l’enseignement ordinaire moyennant quelques aménagements, sans faire obstacle aux autres, ne doive pas systématiquement partir dans l’enseignement spécialisé.

La formation des enseignants est également importante.

Il est clair que ce n’est pas à l’enseignant de poser le diagnostic. Mais il doit être sensibilisé et formé. Pour alerter les parents si besoin. Et aussi pour mettre en place des « trucs et astuces » qui peuvent permettre de pallier les difficultés des élèves « dys » (des photocopies plus grandes, pas trop d’illustrations, des plus grands caractères, ou simplement donner plus de temps pour réaliser les travaux, etc.) J’ai donc déposé une résolution qui demande au gouvernement d’insérer dans les réformes en préparation de la formation initiale et continuée des enseignants.

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3 Commentaires

  • Posté par Lilien Raymond, samedi 21 octobre 2017, 17:21

    D'accord, les conclusions des 2 chercheurs français sont excessives : leur trouvaille ne va pas tout résoudre. Cependant, il ne faudrait pas qu'en réaction à cet excès, on refuse de se pencher sur le phénomène interpellant qu'ils mettent en évidence.

  • Posté par Michèle Plahiers, samedi 21 octobre 2017, 13:46

    C'était le sujet de mon mémoire. J'ai étudié la personnalité de dix dyslexiques et il en ressortissait que les dix enfants avaient un profil de personnalité très différent. Quatre psychotiques, 2 structures perverses", 3 Etats-limites et une petite pré-névrotique qui aurait mérité d'être prise en charge dans une thérapie par la parole. La dylexie des psychotique est liée à des troubles appelés: instrumentaux. La dyslexie en est la conséquence.

  • Posté par Lefebvre Marianne, samedi 21 octobre 2017, 13:15

    Et pourtant il existe parfois un lien réel entre dyslexie et daltonisme J'ai traduit il y a quelques années un mémoire en optique qui l'établissait avec certitude!

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