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Le glyphosate, emblème d’un modèle de société

La mobilisation citoyenne s’est intensifiée ces derniers mois pour exiger l’interdiction de l’herbicide le plus répandu – et controversé – au monde. Mais la Commission et l’industrie ne l’entendent pas de cette oreille.

Analyse - Journaliste au service Forum Temps de lecture: 5 min

En février 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (OMS) jette un gros pavé dans la mare de l’agro-industrie. Elle classe le glyphosate, l’herbicide de Monsanto le plus utilisé et le plus souvent retrouvé dans l’environnement, parmi les substances « cancérogènes probables ». Une victoire pour les nombreuses associations qui dénoncent depuis des années la commercialisation à large échelle d’un produit que de plus en plus d’éléments rendent suspect d’être à la source d’une catastrophe sanitaire et environnementale mondiale.

Et pourtant : deux ans plus tard, il n’est pas encore certain que l’Union européenne, appelée à se prononcer d’ici au 31 décembre sur le sort réservé au RoundUp et à ses avatars (lire ci-contre), va appliquer le principe de précaution à l’encontre du glyphosate. « La science montre qu’il n’y a pas de risque pour la santé », déclarait encore récemment le Commissaire européen à l’agriculture, Phil Hogan. Pourtant, les preuves s’accumulent. Un rapport interne à Monsanto, révélé récemment, tend même à montrer que la multinationale est bien consciente du caractère cancérigène de sa molécule depuis des années. En public cependant, Monsanto continue à nier et à produire de manière plus ou moins dissimulée des études tendant à semer le doute dans les esprits.

Mais progressivement, dans plusieurs Etats ou régions européennes, le glyphosate a perdu de sa superbe. De héros agricole, il est passé au statut de suspect nº1. Cette prise de conscience progressive résulte d’un intense travail de sensibilisation mené par la société civile : associations, scientifiques, journalistes.

« Depuis le début des années 2000, l’Union européenne a déjà prolongé par deux fois, discrètement, l’autorisation du glyphosate. C’est grâce à la société civile que c’est devenu un sujet majeur. La Commission européenne n’aime plus ce sujet, parce qu’il est devenu politique. Elle veut donc que les Etats-membres se positionnent. Et ils ont beaucoup de mal », constate Thomas Leroy, porte-parole de Greepeace.

Car dans l’opinion publique, le sujet est devenu très sensible. Début 2017, une Initiative citoyenne européenne demandant l’interdiction du glyphosate a récolté en un temps record le million de signatures nécessaire pour obliger la Commission européenne a entendre les questions des citoyens.

Mais cette dernière ne semble pas prête aujourd’hui à aller plus loin. Monsanto, désormais racheté par Bayer pour constituer un des trois géants mondiaux de l’industrie phytosanitaire, est passée maître dans l’art de chuchoter à l’oreille de l’exécutif européen. « « Ce combat, c’est David contre Goliath. Le lobby de l’agro-industrie est immense, constate Thomas Leroy. En mai, on a eu la preuve que Monsanto a tenté d’intervenir directement sur les décisions de l’Union européenne. Et l’Efsa (Agence européenne pour la sécurité alimentaire, NDLR), sur laquelle la Commission européenne appuie sa décision dans le dossier, vient de reconnaître qu’elle avait copié-collé une partie d’un rapport émanant de Monsanto pour forger sa position. »

La journaliste d’investigation Marie-Monique Robin vient de publier une enquête édifiante (relatée dans un livre « Le RoundUp face à ses juges », La Découverte, et dans un film qui porte le même titre) sur les effets du glyphosate sur les populations, aux quatre coins du globe. Enquêtant de longue date sur les dérives de la chimie sur le vivant, elle prévient : « On est à la veille d’une crise institutionnelle très grave. Les agences de contrôle de l’alimentation ne jouent pas leur rôle, voire plus : les arguments qu’elles avancent pour écarter les enquêtes indépendantes relèvent de la fraude scientifique. » Mais ce n’est pas tout : « Quant à la Commission européenne, elle viole ses propres lois qui disent que si deux études indépendantes l’une de l’autre constatent qu’un produit est cancérigène pour les animaux, il doit être interdit. Et pour le glyphosate, on en a au moins une dizaine. C’est incroyable ! »

Face à ce constat et à l’impunité dont semble jouir Monsanto, c’est là aussi la société civile qui a pris le taureau par les cornes : aux Etats-Unis, 3.500 citoyens américains, victimes ou proches de victimes décédées d’un lymphome non hodgkinien, un cancer du sang rare, qu’elles attribuent à une exposition au glyphosate, ont porté plainte contre la firme.

En Europe, c’est un Tribunal citoyen qui s’est organisé. Ce Tribunal international Monsanto, présidé par la juriste belge Françoise Tulkens, a entendu de nombreux témoins, scientifiques mais aussi victimes directes ou proches de victimes du glyphosate. Son verdict a été rendu le 18 avril dernier. Monsanto a été reconnu coupable d’« écocide » et de nombreuses atteintes aux droits humains. « Ce verdict restera dans l’histoire comme un jalon, puisqu’il sert aujourd’hui de base juridique et légale pour intenter des actions en justice en Argentine ou ailleurs », explique Marie-Monique Robin, l’une des marraines de cette cour citoyenne. « Il faut arrêter de dire qu’il s’agit d’une crise agricole. Il s’agit d’un des plus grands scandales sanitaires jamais connu. Il concerne tout le monde, parce qu’il a été démontré par les études scientifiques que tout le monde a désormais du glyphosate à haute dose dans son corps, et pas seulement les agriculteurs », rappelle-t-elle.

Pour le philosophe Vincent de Coorebyter, le combat contre le glyphosate est emblématique, parce qu’il s’agit d’un produit répandu sur la planète entière et qui touche à la fois l’alimentation, la santé mais aussi gravement la biodiversité, puisqu’une étude récente a pointé la disparition de près de 80 % des insectes en Europe. Mais cela va plus loin : « Le lobbying anti-interdiction ne s’appuie pas seulement sur des intérêts économiques sectoriels, sur les exportations et les emplois assurés par l’agriculture intensive. Il s’appuie aussi sur la contribution des pesticides à la chute des prix des produits alimentaires, et donc à la contraction des salaires dans l’UE. En produisant davantage, l’agriculture intensive permet de diminuer le poids des dépenses alimentaires pour les ménages et donc de maintenir les salaires au niveau le plus bas possible, ce que réclament la plupart des acteurs économiques européens au nom de la lutte contre la concurrence mondiale », analyse-t-il. Interdire, c’est donc remettre en cause tout un modèle de société, dont Monsanto et le glyphosate sont un des emblèmes.

Europe: la semaine de tous les dangers pour le glyphosate

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 2 min

Les eurodéputés votent ce mardi sur un avis (non contraignant) demandant que le glyphosate soit proscrit d’ici 2022, avec comme mesure immédiate l’interdiction de l’utilisation non professionnelle de cet herbicide dès le 15 décembre 2017. Une date qui n’est pas choisie au hasard : c’est mi-décembre que l’autorisation actuelle du glyphosate expire.

Les États membres, eux, ont une opportunité, ce mercredi, d’approuver ou de rejeter la proposition de la Commission européenne de prolonger de dix ans de l’autorisation de cette substance.

Si le vote, dont la tenue n’est pas acquise à ce stade, a lieu, la Belgique ne soutiendra pas la proposition, nous explique Denis Ducarme, ministre de l’agriculture. D’abord, parce qu’il s’interroge sur la durée proposée, « dix ans, c’est très long ».

Ensuite, parce qu’elle ne fait pas mention d’une « volonté de mobilisation autour du développement ou de la recherche de méthodes alternatives », selon lui. Sans compter que l’institution européenne vient de valider l’enregistrement d’une « initiative citoyenne » contre le glyphosate. Ce statut offre à la pétition pesant plus d’un million de signatures contre cette substance l’assurance d’une réponse de la Commission dans les trois mois.

Et ce lundi, l’institution n’a fait aucune promesse, nous explique David Schwartz, coordinateur de cette initiative, qui rencontrait le commissaire en charge du dossier, Vytenis Andriukaitis.

Ce dernier aurait renvoyé la balle aux États membres. Qui la lui relanceront peut-être à leur tour mercredi.

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11 Commentaires

  • Posté par Antonio Tranquilin, mardi 24 octobre 2017, 21:27

    Bonjour je ne comprends pas pourquoi il n'est pas encore interdit en Europe car après avoir vu sur une chaine concurrente un reportage sur le Glyphosat ils est interdits aux États Unis seul l'autorisation de le fabriquer pour le vendre dans le monde est autorisé ; chercher l'erreur ?

  • Posté par Jean-Paul BULTEAU, mardi 24 octobre 2017, 18:59

    Avec quels arguments pourra-t-on encore contredire ceux qui considèrent les politiciens comme "tous pourris", sauf ceux qui vont "tout changer", ces populistes aux promesses faciles...

  • Posté par Bernard Dropsy, mardi 24 octobre 2017, 12:27

    Politicien payés(?), rapports scientifiques truqués et payés par la firme, ces gens ne reculeront devant rien pour arriver à leurs fins. Quand y aura-t-il des politiciens qui auront le courage de dire stop ?Et, je ne parle pas des nôtres, même pas la peine d'y penser ! Peut-être la peur d'un Malte bis ?

  • Posté par José Dehove, mardi 24 octobre 2017, 11:11

    Et si on commençait par interdire la vente du tabac ! Là on n'est ni dans le probable, ni dans le possible mais dans le certainement cancérigène. Et dans les dizaines de milliers de décès certains !

  • Posté par stals jean, mardi 24 octobre 2017, 18:16

    Personne n'oblige un fumeur à s'empoissonner, à se suicider à petit feu. Mais face aux milliers de tonnes de glyphosate répandu par les agriculteurs le citoyen ne peut absolument rien y faire si ce n'est s'organiser pour faire traduire Bayer-Monsanto en justice.

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