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C’est de grammaire qu’il est question… Dont il est question?

Une chronique roborative pour grammairiens gourmands… Attention, c’est du lourd !

Chronique - Temps de lecture: 5 min

Après les obligeantes envolées de son centième billet, cette chronique retrouve ses fondamentaux. Jugez-en plutôt : dans un énoncé tel que « c’est d’une solide explication dont il a besoin », y a-t-il redondance prépositionnelle ? Certains le pensent, considérant – à juste titre – que dont (= de que) double le de. D’où le choix recommandé du que  : « c’est d’une solide explication qu’il a besoin ».

Reste que ladite redondance est fréquente aujourd’hui et qu’elle a pour elle des siècles d’existence. Elle n’est pas isolée, puisqu’on la retrouve notamment avec la préposition à (c’est à lui à qui je pense). Mieux vaut donc faire preuve d’ouverture : c’est bien de langue qu’il s’agit, et non d’un code figé. C’est bien de langue dont il est question…

Postscriptum 1

À l’écrit, l’un des procédés les plus courants de mise en évidence d’un élément est le détachement de celui-ci en tête de phrase, en l’encadrant de c’est… qui pour un sujet et de c’est… que s’il s’agit d’un complément. « Louise est arrivée en tête » devient « c’est Louise qui est arrivée en tête »  ; « Pascal aime le vin » devient « c’est le vin que Pascal aime ». Quelques changements mineurs peuvent se produire dans cette opération, notamment avec des pronoms : « ildevrait se retirer » se transforme en « c’estluiqui devrait se retirer »  ; « le patront’a choisi » se modifie en « c’esttoique le patron a choisi ».

La mise en évidence d’un complément prépositionnel pose des problèmes plus complexes, sur lesquels ce billet va se focaliser. La règle générale (Bon usage, 16e édition, § 456 b 3) est que la préposition reste attachée au complément mis en évidence : « il a pris partipourson père » donne « c’estpourson père qu’il a pris parti »  ; « elle vitdansun quartier défavorisé » aboutit à « c’estdansun quartier défavorisé qu’elle vit ».

Selon cette règle, « je me souviensdecette histoire » est transformé en « c’est decette histoire que je me souviens ». Mais il ne manque pas d’attestations d’un autre usage, qui substitue un dont au que  : « c’est decette histoire dont je me souviens ». En voici quelques autres exemples, inspirés de données « authentiques » que m’a aimablement communiquées Guy Baudoux : « c’est del’avenir du partidontil est question »  ; « c’est d’un intérimdontil s’agira dans un premier temps »  ; « c’est d’une différence minimedonton parle »  ; « c’est d’une bonne bièredontj’ai envie ».

On sait que le pronom relatif dont relie une proposition correspondant à un complément introduit par de  : « je sors de la chambre » donne « la chambre dont je sors ». Les constructions en dont précédées d’un complément prépositionnel mis en évidence contiennent donc un double de. L’énoncé « c’est d’une voiture dont tu as besoin » peut être analysé comme suit : « c’estd’une voiture *de que* (= dont) tu as besoin ». En raison de cette redondance, les grammairiens s’accordent pour recommander le simple que dans ces cas : « c’est d’une voiturequetu as besoin », « c’est del’avenirqu’il est question », « c’est decelaqu’il s’agit ».

Une autre solution est de supprimer la préposition de, ce qui aboutit à des énoncés comme « c’estune voituredonttu as besoin », « c’estl’avenirdontil est question », « c’estcedontil s’agit ». On remarquera toutefois que cette formulation peut entraîner des ambiguïtés sémantiques. Ainsi, dans « c’est une voiture dont tu as besoin », on peut comprendre « une voiture, quelle qu’elle soit » (tu as besoin d’une voiture, pas d’une moto) ou « une voiture, qui est celle-là » (tu as besoin de cette voiture, prends-en bien soin).

Postscriptum 2

Comment expliquer ce passage de que à dont dans les exemples qui précèdent ? J’y vois une double justification. D’une part, la mise en évidence du complément prépositionnel (c’est d’une voiture que ; c’est d’une bonne bière que) éloigne celui-ci du verbe dont il dépend (tu as besoin ; j’ai envie). D’autre part, la construction prépositionnelle du même verbe rend suspectes des séquences comme « *(la voiture) que tu as besoin », « *(une bonne bière) que j’ai envie ». En produisant « c’est d’une voiture dont tu as besoin », le francophone s’aligne sur les séquences (correctes) du type « une voiture dont tu as besoin » et ne perçoit pas la redondance du dont avec le de déjà présent en tête d’énoncé.

Des usages analogues s’observent, notamment avec la préposition à (qui). En concurrence avec « c’est àvousqueje réserve cette chambre », on trouve « c’est àvousà quije réserve cette chambre »  ; à côté de « c’est àvousqueje veux parler », on peut observer « c’est àvousà quije veux parler ». Quelquefois aussi avec l’adverbe là (où)  : « c’est là quevous faites erreur » devient parfois « c’est là oùvous faites erreur » ; « c’est là queje l’attends » est concurrencé par « c’est là oùje l’attends ». Ici encore, à (qui) est redondant avec la préposition qui introduit le complément en tête d’énoncé ; l’est avec l’adverbe .

Comme le précise le Bon usage (16e édition, 2016, § 456), la présence d’une préposition à la fois dans le complément mis en évidence et dans le relatif s’observe chez d’excellents auteurs proches de nous (Bachelard, Duras, Martin du Gard, Mauriac, Prévert…), mais est également attestée depuis plusieurs siècles, en particulier chez les classiques (Bossuet, La Bruyère, Saint-Simon, Vaugelas…). Inutile donc d’ostraciser cet usage : n’en déplaise à l’Académie française, c’est moins de « faute » dont/qu’il est question que d’une tendance de fond se manifestant aujourd’hui avec une vigueur intacte…

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4 Commentaires

  • Posté par Petitjean Marie-rose, dimanche 29 octobre 2017, 9:33

    Indulgence ou absence de snobisme ? La langue sert (devrait servir) à communiquer. A partir du moment où elle veut afficher une (soi-disant) supériorité intellectuelle, elle passe à côté de son objectif. Pire, elle le renie.

  • Posté par Petitjean Marie-rose, lundi 30 octobre 2017, 18:07

    Je peux être d’accord avec vous en ce qui concerne la négligence. Encore faudrait-il savoir ce que l’on entend par là ! Pour l’ignorance, c’est autre chose. L’absence de savoir grammatical est, très souvent, un marqueur social. Il est détestable d’ergoter sur la façon dont les gens écrivent ou parlent plutôt que les écouter pour les comprendre. S’attacher à la forme plus qu’au fond est un obstacle majeur à la communication, signifiant un mépris profond pour celui qui s’exprime sans connaître ni respecter les sacro-saintes règles de la grammaire.

  • Posté par Rahier Pierre, lundi 30 octobre 2017, 13:57

    La communication ne doit pas nécessairement s'accommoder de négligence ou d'ignorance, ne vous en déplaise.

  • Posté par Rahier Pierre, samedi 28 octobre 2017, 14:15

    Je vous trouve, cette fois, bien indulgent, Monsieur Francard. Oui, c’est bien d'indulgence qu’il s’agit, et non dont (sic) il s’agit. Et c'est bien à vous que je m'adresse, et non à un autre à qui (sic) je destine ce commentaire. En ce qui me concerne, dans ces cas-là, pas de redondance, signe de méconnaissance...

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