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Uyttendaele sur la crise catalane: «Le parti de Rajoy cautionne une vieille méthode totalitaire»

Pour le constitutionnaliste Marc Uyttendaele, les juges belges auront une question très simple à se poser : renvoie-t-on dans son pays un opposant qui sera mis en prison au seul motif qu’il mène un combat politique contre le pouvoir en place ?

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

Ils sont tous là ou presque pour venir au secours de Mariano Rajoy, ces Ponce-Pilate qui gouvernent l’Europe. Le mandat d’arrêt européen délivré par la justice espagnole est un dossier purement judiciaire, déclare le Président de la Commission européenne et nul chef d’État, nul gouvernement ne vient le contredire. La gauche européenne est muette. Le PSOE, parti socialiste espagnol dans l’opposition, s’aligne sur le gouvernement.

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Le droit des peuples à l’auto-détermination est une belle idée, plus belle encore lorsqu’elle doit s’exprimer dans une lointaine contrée africaine ou asiatique. Par contre, lorsqu’une telle revendication est exprimée sur le territoire de l’Union européenne, elle perd toute légitimité. La revendication politique se mue en infraction pénale. L’opposant politique devient un délinquant.

Bien sûr, l’indépendantisme catalan n’est guère sympathique. Le nationalisme ne l’est jamais, qu’il soit catalan, flamand, lombard ou espagnol. Le nationalisme est clivant. Il est terreau d’exclusion, de rejet de l’autre. Il est d’autant plus méprisable lorsqu’il émane de contrées prospères, lasses d’être contraintes à une solidarité économique avec ceux qui sont plus démunis. Ce constat, cependant, n’autorise pas toutes les dérives. Il ne permet pas la remise en cause des libertés fondamentales et des valeurs démocratiques qui constituent précisément le terreau, sinon la raison d’être de l’Union européenne. Celle-ci était, avant de devenir un marché mercantile, une réponse aux heures noires qu’avait connue l’Europe avec l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste, mais aussi avec l’Espagne franquiste. On peut réprouver, moralement et intellectuellement, l’indépendantisme catalan.

Il ne faut pas oublier cependant que le gouvernement catalan et le gouvernement espagnol avaient négocié un statut d’autonomie, accepté par référendum par 74 % des Catalans. Il ne faut pas oublier que c’est une minorité parlementaire – aujourd’hui au pouvoir et devenue majoritaire – qui a obtenu de la Cour constitutionnelle l’annulation d’une partie significative de ce statut et la progression des revendications indépendantistes.

Ce que le Parti Populaire de Monsieur Rajoy n’a pas obtenu dans l’arène démocratique, il l’a obtenu sur le terrain juridictionnel. Aujourd’hui, il récidive. Plutôt que de s’en remettre simplement au jeu démocratique, aux élections d’une assemblée législative, à un référendum sur l’indépendance organisé cette fois avec la garantie de l’État de droit, il cautionne la criminalisation des opposants, soit une très vieille méthode totalitaire. Une méthode utilisée de tout temps par toutes les dictatures, par tous les régimes autoritaires, une méthode qui ne permet pas de distinguer aujourd’hui les gouvernements turc et espagnol.

Les juges belges qui demain connaîtront du mandat d’arrêt européen délivré contre Monsieur Puidgemont s’honoreraient en échappant à l’atmosphère ambiante. Ils s’honoreraient en se posant cette question toute simple : renvoie-t-on dans son pays d’origine un opposant qui sera mis en prison au seul motif qu’il mène un combat politique contre le pouvoir en place ? Puissent-ils raisonner en termes de valeurs, en termes de libertés et ne pas se laisser infecter par leur éventuelle antipathie à l’égard du nationalisme flamand.

Dans la vie des peuples, comme celle singulière de chaque homme et de chaque femme, il ne peut, dans une démocratie moderne, y avoir de mariage forcé. Si demain la Catalogne, si après-demain la Flandre, entendent faire sécession, pour autant que les minorités soient respectées, pour autant que des négociations respectueuses de tous les intérêts en présence soient tenues, leur volonté doit être respectée. Elle a un prix, cependant. Le nouvel Etat ainsi créé ne sera pas membre de l’Union européenne et devra en supporter les conséquences économiques. Morale paradoxale infligée à ces peuples qui ont eu l’arrogance de leur prospérité. Mais avant cela, bien avant cela, il nous faut savoir que si, aujourd’hui, l’on accepte que l’opposant soit qualifié de criminel, que le droit et la justice deviennent des instruments de pouvoir et non de contre-pouvoir, c’est l’Europe entière qui s’en trouvera déshonorée.

 

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28 Commentaires

  • Posté par Deswaef Luc, lundi 6 novembre 2017, 23:31

    Que de bonnes paroles par ce bon professeur ,qui par ailleurs oublie que dans la constitution espagnole il est mentionné le mot rebellion et que le gouvernement catalan a totalement et volontairement ignoré la constitution et leslois espagnoles et ce sont eux qui ont voulus imposer leur loi et ce sont donc bien eux qui ont fait un putch,certes politique et non militaire mais je trouve violent d'accuser le gouvernement Espagnole d'autoritarisme alors que cela devrais être clairement l'opposé ,nos politiques et l'Europe sont dans leur droit et ont raison nous n'avons pas à se mêler d'affaires internes a un pays dans l'union et démocratique et je désapprouve l'attitude de Puigdemont il a créé la "merde" et la zizanie en Catalogne et maintenant il va la créer chez nous .Mon cher professeur vous êtes dans l'erreur, mais cela ne m'étonne pas plus que ça vous êtes un fouteur de merde vous même .

  • Posté par anne goddevrind, lundi 6 novembre 2017, 18:48

    Quel que soit le pays sur notre planete terre, quel que soit le ou les partis politiques etc, les habitants de la planete terre ont droit a la liberte d expression et a la liberte de circulation. Ces droits deviennent de plus en plus diminues par des contraintes politiques, economiques etc. Et si le pouvoir en place n est pas d accord, c est manifestement la prison dans laquelle " la personne disparait dans le silence"...

  • Posté par Clignez Lucien, lundi 6 novembre 2017, 13:29

    Je constate bien là un débat d'idée... pensez au fait que celui ci peut avoir lieu ici ... en Espagne comme en Turquie débattre à l'encontre du pouvoir est simplement un délit passible de l'incarcération même et à fortiori si on est un élu démocratiquement d'un courant de pensée différent. N'est ce pas une définition d'un état de non droit et d'une dictature... D'autre part défendre une opinion n'est jamais neutre... pour qui que ce soit!

  • Posté par De Bilde Jacques, lundi 6 novembre 2017, 9:44

    Même si Mr. Uyttendaele est prof de droit constitutionnel, il a bien le droit d'exprimer son opinion. Evidemment, étant apparenté au PS, elle n'est pas neutre. Certains commentaires prétendent qu'il dit que l'Espagne est un pays totalitaire. Non, il écrit "il (Rajoy) cautionne la criminalisation des opposants, soit une très vieille méthode totalitaire". La nuance est importante. Au lieu de tendre la main aux Catalans, en tentant de trouver une solution démocratique pour maintenir la Catalogne dans l'Etat espagnol, il se retranche derrière l'aspect juridictionnel du dossier, alors qu'il s'agit d'une question éminemment politique et pas seulement sur le plan espagnol. La stratégie de la tension menée par Rajoy a raidi encore un peu plus l'attitude des indépendantistes qui, faut-il le rappeler, ne représentaient, encore il y a peu, que 12% de la population catalane. Didier Reynders estime que «Ce ne sont pas les politiques qui vont gérer le dossier Puigdemont» et il renvoie aux juges belges le soin de régler le cas de Puigdemont. Ce en quoi il a tort. Il est au contraire impératif que la diplomatie s'en mêle pour apaiser les tensions qui déchirent la société espagnole.

  • Posté par MARIO APARICIO, dimanche 5 novembre 2017, 12:48

    L’Espagne est un état démocratique situé à la 19ème place du dernier indice de démocratie alors que la Turquie est à la place 75 (voir Index of Democraty). Je crains que l’auteur de cet article connait bien cette information mais il est victime du cancer nationaliste qui brouille les esprits le plus sains. Cet article schizophrénique et confus ainsi que certaines de ses réactions montrent bien que le nationalisme n’est pas l’expression du mal mais le mal même. Comme dans l’Allemagne de 1933, la victimisation devient le terrain fertile pour cette pandémie et vue les réactions, elle finira pour nous attraper à tous.

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