Des écoutes téléphoniques relancent le Kazakhgate

Des documents versés en janvier au dossier « Kazakhgate » laissent penser que plusieurs « acteurs » du volet belge du dossier n’auraient pas encore été dévoilés. C’est ce qu’il ressort de transcriptions d’écoutes téléphoniques que Le Soir, De Standaard et Le Vif ont pu consulter : elles évoquent les prénoms de « Roger », de « Françoise », et désignent une « crapule » ainsi qu’un « petit bonhomme » toujours à identifier.

Par ailleurs, selon d’autres documents judiciaires, l’avocat-général Jean-François Godbille, désormais lui-même sous enquête dans ce dossier pour une éventuelle « complicité » dans la corruption passive et le trafic d’influence reproché à M. Armand De Decker (MR), aurait bénéficié de fuites à l’intérieur de l’appareil judiciaire bruxellois qui l’ont préparé à intervenir auprès de son procureur général.

Des questions sur un versement de 25.000 euros

Pour comprendre tout cela, retour à l’automne 2011, après la conclusion d’une transaction pénale favorable au « trio kazakh », MM. Chodiev, Ibragimov, Machkevitch et leurs proches. Lors d’une réunion de donateurs potentiels pour les œuvres de la Fondation d’entraide Prince et Princesse Alexandre de Belgique, l’ancien président du Sénat Armand De Decker (MR) confirme, devant la Princesse Léa de Belgique et l’avocat-général Jean-Francois Godbille, le principe d’une donation de l’Ordre de Malte à l’association « Amitié et Fraternité scoute » qu’administre le même Jean-François Godbille. De fait, en janvier 2012, un versement anonyme de 25.000 euros tombe sur le compte de la Fondation, et est reversé à l’association scoute.

Problème : le 26 mars 2014, la police française identifie le donneur d’ordre de ce virement, il s’agit non pas de l’Ordre de Malte (qui n’a été qu’une « couverture sympathique », se gaussera bien plus tard l’ancien grand chancelier de l’Ordre, Jean-Pierre Mazery) mais de Catherine Degoul, l’avocate française du milliardaire belgo kazakh Patokh Chodiev. Quoi, l’avocate de Chodiev aurait versé de l’argent à une œuvre dirigée par un membre du Parquet général de Bruxelles, qui vient d’accorder une transaction pénale à son client? Gênant.

Echange de courriers embarrassés

Fin de l’été 2015, Jean-François Godbille est alerté de cette découverte. Par qui ? « Par la presse », déclare-t-il sous serment à la commission d’enquête Kazakhgate. Or nous n’avons retrouvé aucun article de presse qui évoque ce virement avant Le Soir en novembre 2016. Soit, nous y reviendrons. Godbille invite à dîner la Princesse Léa, lui révèle ce souci, mais ne mentionne jamais devant Léa une révélation de presse : il reste évasif sur l’origine de son information.

Il s’en suit les 20 et 30 septembre 2015 un échange de courriers embarrassés entre Léa et Godbille : « Pourquoi cette discordance, pourquoi en est-il fait état maintenant ? » s’interroge la princesse : « Quelles sont les circonstances qui vous amènent à me fournir aujourd’hui ces précisions ? » Godbille affirme avoir interpellé De Decker, puis répond à Léa et conclut que « nous avons bénéficié d’un don qui émane d’Armand De Decker ». Le magistrat persiste à juger impensable que le bourgmestre d’Uccle soit coupable de quoi que ce soit - malgré une enquête judiciaire belge déjà encours où De Decker a statut officiel de « suspect » depuis sa toute première audition.

Notons qu’aucun des deux ne prévient la justice belge, une justice qui ignore à l’époque que le destinataire final de l’argent est une œuvre d’un membre du Parquet général. Motus.

Une audition trop rapide

Cinq mois plus tard, le 29 février 2016, deux enquêteurs de l’Office Central pour la Répression de la Corruption (OCRC) se présentent au domicile de S.A.R. Princesse Léa de Belgique, et l’interrogent de manière très brève – quarante minutes montre en main, pour un PV rédigé au stylo. Grâce à l’enquête française, les policiers ont connaissance du virement de 2012. Son Altesse peut-elle confirmer ? Oui, elle confirme que sa fondation a bien reçu en janvier 2012 25.000 euros dont elle ne pouvait connaître l’origine, et qu’ « une personne dont je ne me souviens plus de l’identité m’a parlé d’un transfert en provenance de l’Ordre de Malte ». Cette personne, c’est De Decker bien entendu, mais elle a peur de se tromper. Motus. Elle précise juste: « Vous m’apprenez que cette dame, Mme Degoul, a déclaré aux autorités judiciaires que ce versement aurait été exécuté à la demande de M. Armand De Decker. » Cette phrase est délicieuse car elle ne signifie pas que les agents apprennent à Léa que le versement a été téléguidé par De Decker : elle le savait depuis bientôt cinq mois. Mais elle apprend l’existence d’une déposition judiciaire à ce sujet, nuance.

Surtout, les enquêteurs repartent sans avoir posé la seule question qu’ils devaient poser : à qui a été reversé l’argent ? Puisque la question n’a pas été posée, un ange passe.

Jusqu’aux révélations du Soir le 5 novembre 2016 puis du Tijd le 19 novembre. Le nom de Léa est dans la presse, c’est la panique jusqu’à Monaco où réside un ami de tout temps du défunt prince Alexandre, un homme qui lit la presse et souhaite venir en aide à la veuve de son ami. Cet homme, comme le révèlera La Dernière Heure, c’est Pinkus « Pierre » Salik, l’homme des jean’s, qui ne sait pas encore qu’il va faire l’objet le 21 novembre d’une perquisition et, le lendemain, d’une inculpation pour corruption active d’agents publics étrangers dans un autre dossier, le dossier Monaco.

« L’intervention de la crapule »

Les deux jours qui précèdent le coup de filet, les 19 et 20 novembre, Salik est placé sous écoute pour s’assurer que la perquisition ne passe pas à côté de la cible. Et là, surprise, Salik et son ami avocat Olivier Bonhivers parlent non pas de leurs déboires monégasques mais du Kazakhgate, de Chodiev, de Léa. Salik suggère de jouer la transparence, à une réserve près : « Elle ne doit pas citer le nom de… » En référence aux articles du Soir, Salik dit : « Tout est expliqué là… » Et Bonhivers répond : « Oui mais il y a encore des acteurs qui manquent, hein Pierre. Dans l’entourage… » Salik répond : « Il est clair qu’il y a l’intervention de la crapule… auprès du petit bonhomme qu’on connait… » Bonhivers rompt : « Pierre, on ne va pas en parler au téléphone si tu veux bien. »

Quelques minutes plus tard, Salik rappelle Bonhivers : « Attends. Si Roger rencontre Léa et donne une explication… » Bonhivers interroge : « Tu jouerais vraiment cartes sur tables ? » « Mais c’est certain, répond Salik : “j’ai été victime par gentillesse, voilà copie de la lettre que j’ai faite. » A qui ? » « A Godbille », réponds Bonhivers.

Les conversations sur les déboires de Léa continuent le lendemain 20 novembre. Pour Salik, « Il ne faut pas donner de renseignements sur, euh, sur Françoise (…) Il faut (une rencontre) avec Roger, le plus vite possible. » Et enfin cette phrase de Salik: « On aurait du mieux préparer, mieux préparer… »

Stupeur des policiers : Françoise ? Roger ? La crapule ? Le petit bonhomme ? Godbille ? Et qu’est-ce que Salik aurait dû « mieux préparer » ?

A la demande du Procureur du roi de Bruxelles, le 19 janvier 2017, le juge Michel Claise verse les écoutes Monaco au dossier Kazakhgate. Elles n’impliquent aucune infraction mais aspirent l’avocat général Godbille dans le Kazakhgate. Puisqu’il implique désormais un membre du Parquet général, le dossier est renvoyé en Cour de cassation puis, comme on le sait, au Parquet général de Mons.

Fuite au Palais

Mais deux choses étonnantes vont se produire auparavant.

Le 27 janvier, le nom de Godbille se retrouve dans la presse, associé au Kazakhgate.

D’une part, Princesse Léa rappelle l’OCRC : « dans la foulée de son audition du 29 février 2016 » - il y a bientôt un an ! – elle remet à la police l’échange de lettres intervenu entre elle et Godbille. C’est exactement ce que Salik aurait fait à sa place : ces lettres montrent que Léa a fait confiance à un… magistrat.

D’autre part, Godbille écrit le matin même à son procureur général, lui demande audience pour pouvoir s’exprimer. Johan Delmulle le reçoit dans l’après-midi et entend quelque chose à ce point énorme qu’il en rédige un pro justicia : « Au cours de l’entretien, l’avocat général Jean-François Godbille m’a signalé qu’il a eu un contact, deux semaines auparavant, avec le juge d’instruction Michel Claise dans le cadre du dossier en cause de M. Armand De Decker, et que le juge d’instruction lui avait dit qu’il ressortait d’écoutes téléphoniques que la princesse Léa parlait beaucoup et qu’il fallait se méfier. Par conséquent, j’ai décidé de dresser ce procès-verbal à charge du juge d’instruction Michel Claise pour violation du secret de l’instruction et du secret professionnel. »

Godbille, déjà miraculeusement informé à l’été 2015, aurait été informé par une fuite judiciaire d’écoutes le concernant ? Et informé « deux semaines auparavant », avant même que ces pièces soient versées au dossier Kazakhgate ? Oui, Godbille a été tuyauté sur ses propres déboires, comme il l’admet lui-même devant son procureur. Mais pas par Claise, bien évidemment, qui n’a pas connaissance du contenu précis d’écoutes qui ne sont pas pertinentes pour son enquête Monaco, et sont classées « top secret » en raison de leur caractère sensible – la mention d’une personne de la famille royale. Avec cette mention « top secret », le document échappe aux regards d’une série d’intervenants (et aux bases de données policières). Seuls les policiers qui traitent l’écoute et le Parquet ont connaissance du contenu des documents. La véritable source qui tuyaute Godbille, apprendra plus tard l’OCRC, est un ami, magistrat du parquet fédéral.

Déjà mis sur la sellette pour le rôle joué par l’avocat général De Wolf dans la transaction pénale « Chodiev », le Parquet général de Bruxelles ne pouvait décemment plus s’occuper du dossier. Privilège de juridiction oblige, le dossier Kazakhgate a été renvoyé en deuxième chambre de la Cour de cassation, laquelle a décidé le 1er mars 2017 de renvoyer le dossier pour instruction au Parquet général de Mons. C’est là que sont désormais entendues trois personnes : Godille, Léa, De Decker.

Indices de complicité

Mais quel est le motif de ce renvoi ? La Cour de cassation cite le procureur général près la Cour d’appel de Bruxelles : « Selon lui, il existe des indices suffisants de complicité à charge de M. l’avocat général Jean-François Godbille d’avoir notamment aidé ou assisté M. Armand De Decker à user de son influence auprès du ministre de la Justice de l’époque, M. S. De Clerck, et de membres de son cabinet, en vue d’obtenir une transaction pénale dans le dossier dit “Chodiev”. » Godbille – et par connexité la Princesse Léa – est donc suspect de « complicité » du trafic d’influence présumé de De Decker.

Soyons de bon compte : M. Godbille est présumé innocent, et le renvoi de son dossier devant le Parquet général de Mons doit « permettre à M. Godbille d’être entendu en bonne et due forme sur les faits présentés par le procureur général de la Cour d’appel de Bruxelles ». Léa, de son côté, a été entendue en toute discrétion, mais épaulée par son avocat, pour confirmer le rôle exact d’Armand De Decker.

Armand De Decker, lui, « étant une personne qui exerçait une fonction publique, (…) vice-président du Sénat et bourgmestre d’Uccle », est désormais suspecté d’ « avoir sollicité, accepté ou reçu directement ou par interposition de personnes, une offre, une promesse ou un avantage de toute nature, pour elle-même ou pour un tiers, pour user de l’influence réelle ou supposée dont elle disposait du fait de sa fonction (…) notamment avoir usé de son influence auprès du ministre ( De Clerck) , avec la circonstance que la personne corrompue a effectivement usé de l’influence dont elle disposait du fait de sa fonction ».

Quelle conclusion tirer ? Aujourd’hui, une commission d’enquête parlementaire s’apprête à clôturer ses travaux sans jamais avoir identifié ou même entendu parler de « Roger », « Françoise », «la crapule » ou « le petit bonhomme ». Sans avoir entendu ou demandé à entendre S.A.R. Princesse Léa, qui a pourtant une connaissance fine de cet aspect précis du dossier. Pas sûr que cette audition soit utile. En tout cas, elle n’est pas impossible et Léa, qui n’est qu’une intermédiaire, n’a jamais refusé son concours à la justice: « L’irresponsabilité et l’inviolabilité ne bénéficient qu’au Roi », rappelle le constitutionnaliste Marc Uyttendaele dans son précis « Trente leçons de droit constitutionnel » (Arthémis, 2015). « Il est en effet communément admis que l’inviolabilité du Roi ne bénéficie pas aux membres de sa famille. Il doit en aller de même en ce qui concerne les membres de son cabinet. » Et a fortiori d’autres membres de la famille large, hors périmètre des donations royales.

 
 
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