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Le franquisme, «point Godwin» de l’Espagne

Quand les discussions sur la situation en Catalogne s’enveniment, les sympathisants des indépendantistes convoquent Franco, qu’ils comparent à Rajoy.

Analyse - Chef du service Forum Temps de lecture: 7 min

La fameuse « loi de Godwin », qui veut que « plus une discussion s’éternise, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1 », tolérerait-il des variantes locales ? Dans la crise catalane en tout cas, quand sympathisants et contempteurs de la cause indépendantiste se retrouvent à bout d’arguments, les premiers convoquent assez systématiquement, et au grand scandale de leurs adversaires, le général Franco. Qui, pour le coup, a très bien connu Hitler.

Avant de se demander si la comparaison entre l’attitude du premier ministre Mariano Rajoy et celle que Francisco Franco adopta en son temps envers Barcelone a quelque pertinence historique, il n’est sans doute pas inutile de rappeler ce qu’était le franquisme, ce singulier régime né dans les années 30, comme l’hitlérisme et le fascisme italien auxquels on l’associe volontiers, et qui ne prit fin qu’avec la mort du « Caudillo », le 20 novembre 1975…

On a habituellement retenu de ses cours d’histoire – ou de ses lectures d’adolescence (L’Espoir, d’André Malraux) – que Franco se rendit coupable, le 18 juillet 1936, d’un coup d’Etat militaire contre le gouvernement républicain en place. Que cette trahison déclencha la Guerre d’Espagne, laquelle s’acheva, après deux ans et huit mois de combats fratricides, par la victoire des putschistes, qui établirent une dictature qui dura 36 ans.

On se souvient également que les nationalistes triomphèrent des républicains grâce à l’appui militaire – notamment aérien – apporté par Hitler, qui voyait là l’occasion d’une répétition générale avant ses grandes manœuvres continentales. On oublie souvent, en revanche, que malgré ce coup de main décisif du régime nazi, le général Franco se refusa à entrer en guerre aux côtés des puissances de l’Axe, cantonnant son pays dans une vigilante neutralité, qui lui sera salutaire en 1945.

Une dictature personnelle

Cette contradiction idéologique apparente est parfaitement illustrative du pragmatisme de Franco et de la détermination qu’il déploya tout au long de son long règne à agir exclusivement dans l’intérêt de son régime.

« Le franquisme, c’est d’abord une dictature personnelle, opine Denis Rodrigues, professeur d’espagnol et de civilisation de l’Espagne contemporaine à l’université Rennes 2 et auteur de L’Espagne sous le régime de Franco (Presses Universitaires Rennes, 2012). Il est important de ne pas confondre la dictature d’un homme avec la dictature de l’armée. A l’époque de Franco, ce n’est pas l’armée qui est au pouvoir, c’est un militaire, certes, qui a autorité sur tous les autres, mais qui n’en fait qu’à sa guise. Alors, il se sert de l’armée, comme il va se servir de l’Église ou du parti fasciste, la Phalange (Falange Española), mais il s’en sert autant qu’il en a besoin. Dès que ce n’est plus le cas, il s’en sert moins ou il s’en débarrasse. Ainsi, il a énormément maltraité l’armée. À la fin des années 50, quand il s’aperçoit qu’il n’a plus besoin de la Phalange, que ce parti est même plutôt encombrant, il va faire le nécessaire pour que les hommes qui le représentent n’aient plus aucun accès à des postes importants. De même avec l’Église : dès que celle-ci devint quelque peu gênante, il affirma que l’Espagne n’était pas un État confessionnel. C’est ça le franquisme : le régime d’un homme, qui, grâce à sa victoire à la fin de la Guerre civile, a acquis un prestige considérable. Un régime personnel donc, et qui, pendant les 36 années qu’il a régné, n’a cessé de s’adapter au contexte international. Un historien britannique l’a traité de “caméléon”  : c’est tout à fait ça ! »

Franco (ici avec le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger) finit par entretenir les meilleurs relations du monde avec les USA.
Franco (ici avec le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger) finit par entretenir les meilleurs relations du monde avec les USA. - Reporters.

Une grande faculté d’adaptation

La plupart des historiens s’accordent à dire que les dix premières années du régime franquiste (1936-1946) furent une dictature, assez proche de celles en vigueur en Allemagne ou en Italie. Après la guerre, il muera en État autoritaire – où tous les pouvoirs étaient concentrés en la seule personne du Caudillo.

« Dans un premier temps, Franco était très hostile aux démocraties occidentales, explique Denis Rodrigues. Or, c’est grâce à la démocratie américaine, et à ses apports financiers très importants, que son régime parviendra à survivre et à éviter la banqueroute au milieu des années 50. Il a donc eu, dans ces années-là, tout intérêt à se défaire des oripeaux qui le rapprochaient du nazisme ou du fascisme, pour se donner l’apparence d’une monarchie momentanément dirigée par lui, et qui était, entre guillemets, « simplement autoritaire ». Il y a évidemment là-dessous énormément de démagogie, puisqu’il passe son temps à s’adapter au contexte national et international. »

Un nationalisme à outrance

Pour arriver à l’objet de la polémique actuelle, l’attitude de Franco vis-à-vis de la Catalogne était, selon le Pr Rodrigues, la même que celle qu’il adoptait vis-à-vis du Pays Basque, de la Galice ou de l’Andalousie. Il s’agissait, à ses yeux, de simples régions d’Espagne. Pas question donc de cautionner l’idée d’une « nationalité catalane ».

« On parle du nationalisme catalan, du nationalisme basque, etc., mais on oublie toujours de dire qu’il y a aussi un nationalisme espagnol, que les Espagnols appellent d’ailleurs “españolista”  : un nationalisme “ “espagnoliste” ”, précise notre interlocuteur. Franco est un nationaliste “espagnoliste”. Il a donc, à l’égard de la Catalogne, le comportement qu’il a à l’égard de n’importe quelle autre région : il considère que c’est une région d’Espagne, que la langue est le castillan, que l’État est à Madrid, et que c’est lui qui le dirige. Tout le reste n’a pas lieu d’être. »

Denis Rodrigues rappelle qu’en octobre 1936, le général José Millán-Astray y Terreros, figure légendaire du franquisme « canal historique » – auteur du fameux cri de ralliement « Viva la muerte » – déclara que la Catalogne et les provinces basques étaient comme « des cancers dans le corps de la Nation » mais que « le fascisme saurait les extirper en tranchant dans la chair vive comme le fait un chirurgien résolu et dégagé de toute fausse sentimentalité ». Franco adhérait totalement à cette profession de foi.

L’abomination du séparatisme

La justice espagnole a émis des mandats d’arrêts européens à l’encontre de Carles Puigdemont, le président déchu de l’exécutif catalan, et de quatre membres de son gouvernement, tous réfugiés en Belgique. Dans le même temps, huit autres personnalités indépendantistes restées au pays étaient placées en détention provisoire.

Cette séquence rappelle la débandade du gouvernement catalan d’avant-guerre, après la victoire des nationalistes. Nombre de ministres régionaux durent, eux aussi, prendre le chemin de l’exil. Mais malheur à ceux qui tombaient entre les mains du régime ! Ainsi, Lluis Companys, président de la généralité de Catalogne pendant la Guerre civile, trouva refuge en France mais fut livré à Madrid par la Gestapo. Il sera condamné à mort et exécuté, le 15 octobre 1940.

Pour Denis Rodrigues, laisser entendre que Mariano Rajoy agit vis-à-vis des indépendantistes catalans avec la même brutalité que le général Franco est tout simplement « une insulte à l’histoire ».

« Sous Franco, la question ne se serait même pas posée : il aurait fait donner l’armée, alors que Rajoy ne fait qu’appliquer la Constitution de 1978… que 90 % des Catalans ont approuvée, explique-t-il. Des gens comme Junqueras (président de la Gauche républicaine de Catalogne) et Puigdemont jouent sur la victimisation du peuple catalan et désignent un bouc émissaire pour légitimer leur combat… »

Un spectre hante l’Espagne

Le tombeau du franquisme serait-il à ce point mal refermé que le spectre du Caudillo reviendrait régulièrement hanter l’Espagne du XXIe siècle ? Pour Denis Rodrigues, la réponse est incontestablement « oui ». « Ce régime a duré tellement longtemps qu’il a imprégné en profondeur les consciences et que le moindre problème qui apparaît dans la vie politique contemporaine fait immédiatement repenser au franquisme et la guerre civile, affirme-t-il. Franco est mort il y a 42 ans mais ce morceau d’histoire qu’il a incarné n’appartient pas encore à l’Histoire. Il fait encore partie du présent des Espagnols. Il existe toujours en Espagne un “franquisme sociologique”  ».

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3 Commentaires

  • Posté par Bachelart Bernard, dimanche 12 novembre 2017, 15:01

    Il y a lieu de compléter ce bel historique par le coup de force de Rajoy en 2010, lorsqu'il a fait raboter le statut d'autonomie de la Catalogne de 14 articles par une cour constitutionnelle où ses partisans étaient majoritaires. Les transferts financiers de la Catalogne vers le reste du pays sont trois fois supérieurs à ceux de la Flandre vers la Wallonie pour une population catalane équivalente à la population flamande. Une partie de cet argent est dirigé par Madrid vers la filière tauromachique, dont le gouvernement central a imposé à la Catalogne d'accepter les spectacles sanglants.

  • Posté par Mazy - Dupas Serge, samedi 11 novembre 2017, 12:32

    Une simple petite question pour alimenter la réflexion . Quelle aurait été la position de Franco et de son régime si Hitler avait remporté la guerre ??? Y répondre n'est pas aisé mais peut expliquer la situation de l'Espagne depuis près de 80 ans ! Pourquoi les Américains n'ont-ils pas conditionné leur aide économique à une plus grande démocratie ?

  • Posté par Bernard Dropsy, samedi 11 novembre 2017, 12:17

    C'est bien ce qu'on dit, Rajoy tout craché .

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