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Petite leçon de démocratie appliquée: Bruxelles et le Bangladesh

La semaine dernière, Vincent Engel évoquait la façon dont quelques scientifiques déterminés avaient réussi à faire modifier une loi particulièrement liberticide au Koweït. Cette semaine, il se penche sur des cas de solidarité efficace, en Belgique et au Bangladesh…

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 8 min

En octobre dernier, le conseil rectoral de l’UCL décidait de débaptiser la chaire « Aung San Suu Kyi », une chaire consacrée au thème de « Démocratie, Cultures et Engagement ». Le silence persistant de la lauréate du Nobel de la Paix par rapport à la situation de la minorité musulmane Rohingya, pourchassée et massacrée par les Birmans, est la cause de cette décision, prise de longs mois après que ce drame ait été révélé. Depuis, la « Conseillère d’État » (son titre officiel) s’est rendue sur place et semble vouloir coopérer avec l’ONU pour trouver une solution ; mais celle-ci n’est encore qu’un vague espoir.

C’est peu dire que la situation vécue par cette minorité musulmane en Birmanie est tragique. Depuis quarante ans, ils subissent les injustices et les humiliations de la part d’un gouvernement et d’une population birmane, majoritairement bouddhiste. Non, le bouddhisme n’est pas seulement cette religion (ou cette philosophie) tissée de paix et d’harmonie que les Européens admirent, en se fondant sur des images d’Épinal, au premier rang desquelles l’idolâtrie dont profite le dalaï-lama (je renvoie à mon article sur le sujet : La sagesse et le côté obscur du dalaï-lama). Toute religion, comme n’importe quelle idéologie, peut devenir le vecteur et/ou la justification du racisme et des crimes qui l’accompagnent, surtout lorsqu’elle se mêle de nationalisme.

Avant la fin août 2017, 300.000 Rohingyas s’étaient déjà réfugiés au Bangladesh voisin, un des pays les plus pauvres et les plus peuplés de la planète – on y compte 1.237 habitants au kilomètre carré, contre 372 en Belgique, que l’on considère déjà comme très densément peuplé. Ces deux derniers mois, 600.000 sont venus les rejoindre, soit près d’un million de réfugiés dans un pays qui compte à peu près 160 millions d’habitants. À ces 900.000 réfugiés, il faut ajouter ceux qui ont poursuivi leur route vers les pays voisins, comme la Malaisie. Dans un récent rapport, l’ONG Friendship Luxembourg dressait un état des lieux terrifiant  : des camps gigantesques, installés dans des conditions d’une absolue précarité sur des sols instables que les prochaines pluies transformeront en boue, voire en cimetière à la suite des inévitables glissements de terrain. Pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière, se poursuit le nettoyage ethnique orchestré par les forces armées du régime birman. Les terres que les Rohingyas cultivaient ont été confisquées, le riz qu’ils avaient planté a été récolté par les Birmans, pour les Birmans. Et Aung San Suu Kyi se tait – même si, enfin, le dalaï-lama l’a ouvertement exhortée à trouver une solution pacifique à cette crise.

Certains, pour l’excuser, avancent sa position fragile au sein d’un État birman qui est loin, très loin d’être une démocratie. Mais que vaut une telle position, que vaut un Nobel de la Paix si cela ne permet pas, si cela n’oblige pas celui qui en bénéficie à se dresser contre de telles injustices, de tels crimes ? Et à refuser ouvertement que cela se produise avec sa complicité ?

Si Aung San Suu Kyi se tait…

Heureusement, les populations Rohingyas ne doivent pas compter seulement sur des prix Nobel. Si les grandes figures de l’histoire sont aussi des gens ordinaires, les gens ordinaires peuvent se comporter de manière extraordinaire. C’est ce que font des ONG comme Friendship, dont les volontaires, jour après jour, tentent de venir en aide à ces milliers de réfugiés. Tous les défis doivent être relevés en même temps, et aucun n’est plus prioritaire qu’un autre : santé, éducation, sécurité alimentaire, bonne gouvernance… « Le risque consiste bien sûr à se laisser paralyser par cette double énormité : la tâche est trop lourde ; la souffrance humaine est trop profonde, trop absurde et scandaleuse aussi. À force de ne pouvoir tout régler comme on le voudrait, on est tenté de baisser les bras… », note Marc Elvinger, président de Friendship Luxembourg. Pourtant, le courage et la force des réfugiés rendent l’espoir à ceux qui viennent les aider, et qui continuent leur lutte, sans se laisser submerger par le désespoir ou le découragement.

Bien sûr, il n’est pas simple de partir au Bengladesh pour aider concrètement ces réfugiés ; dans ce cas-là, ceux d’entre nous qui se sentent solidaires doivent se contenter de faire des dons, qui offriront aux ONG impliquées les fonds que les gouvernements concernés ne leur donneront jamais, et pour cause ; soit ils sont eux-mêmes trop pauvres, soit ils sont du nombre des assassins.

Du côté de la gare du Nord

De l’autre côté du monde, à Bruxelles, quelques réfugiés et migrants s’entassent aussi dans des conditions précaires. Bien sûr, ces conditions sont moins catastrophiques qu’au Bangladesh ; leur nombre est également infiniment plus restreint. Pourtant, un des pays les plus riches du monde rechigne à accueillir quelques milliers de réfugiés, quand un des pays les plus pauvres (et il y a d’autres cas, puisque les réfugiés se retrouvent à plus de 85 % dans des pays limitrophes) en accueille près d’un million… Les Rohingyias subissent le silence d’Aung San Suu Kyi ; les personnes du parc Maximilien subissent les mensonges et les tweets absurdes de notre secrétaire d’État.

Mais les uns comme les autres peuvent compter sur des citoyens qui passent à l’acte et leur viennent en aide, au nom d’un engagement fondé sur ce qui est vraisemblablement la plus forte et la plus universelle des valeurs : la dignité humaine. Des femmes et des hommes qui dépassent à la fois la peur – celle qu’entretiennent, ouvertement ou sournoisement, les autorités, comme dans le cas que je dénonçais il y a quinze jours (Tu veux ma photo ?) – et l’inertie, l’impuissance suscitée par une tâche qui semble démesurée, ou par le sentiment que toute action ne serait qu’une goutte d’eau. Plusieurs plateformes ont ainsi été créées : Hébergement Plateforme Citoyenne et son pendant néerlandophone, Solidarité avec les Réfugiés de la Gare du Nord, et d’autres encore. Toutes ont en commun un mode d’action, fondé sur les initiatives personnelles, sans hiérarchie ni « commandement » : il s’agit d’offrir un gîte pour ces réfugiés chez des particuliers, pour une nuit ou quelques-unes. Un gîte, au-delà d’un lit, un toit, un repas, c’est aussi – et peut-être avant tout – la manifestation de notre commune humanité. Leur exprimer que tous les Belges ne sont pas comme Theo Francken et ses copains de la N-VA. Qu’ils sont des êtres humains comme nous. Ceux qui traitent ces bénévoles de Bisounours peuvent s’agiter et aboyer comme ils en ont pris l’habitude ; il y a des caravanes qui sont peut-être lentes à se mettre en route mais qui, une fois lancées, ne s’arrêtent plus.

En l’occurrence, pour celles et ceux qui participent à ces plateformes, il s’agit de poser des actes plus concrets, plus personnels qu’un don à une ONG – lequel don est parfois la seule manière d’apporter son aide, comme dans le cas des réfugiés Rohingyas. Plus forts qu’un « like » sur une page Facebook ou une signature dans une pétition, même si cela peut aussi compter. Accueillir, héberger ; loger, nourrir. Rencontrer, ouvrir sa porte et découvrir que non seulement cela n’est pas dangereux, mais qu’au contraire, c’est une expérience toujours émouvante, parfois extraordinaire. Comme on peut le découvrir en lisant les témoignages des personnes qui ont franchi le pas, cet engagement offre le sentiment de pouvoir à nouveau agir sur un monde dont tout nous portait à croire qu’il était hors de contrôle. Comme dans le film « Demain », pour d’autres défis urgents, les gens impliqués ressentent une forme intense de jubilation en glissant leur bâton dans les roues d’un système aliénant, inhumain et hypocrite.

Un ami me disait que ces actions lui semblaient être une sorte « de flash qui viendrait de la démocratie du futur ». Les institutions démocratiques sur lesquelles nous nous endormons ne sont plus opérantes ; elles ont été bâties à l’heure de la révolution industrielle et se sont lentement sclérosées de diverses manières : professionnalisation, institutionnalisation, réglementation…

Bien sûr, « cela ne suffit pas ». Bien sûr, il n’est pas normal que ce soit des citoyennes et des citoyens qui pallient les carences de l’État. Mais cette « démocratie du futur » – qui est en train de se construire – est d’abord l’addition de gestes individuels qui ravivent le constat camusien : « Je me révolte, donc nous sommes ». Elle est ce qui maintient la flamme de la dignité dans le brouillard des égoïsmes et des fausses urgences de la médiocrité politique. Et peut-être est-elle aussi le début d’un phénomène de boule de neige qui provoquera un changement global.

Mais la récente action de « Not in my name », qui a détourné des affichages publicitaires pour sensibiliser la population, montre à la fois la détermination des défenseurs des « illégaux » et la difficulté de faire évoluer les mentalités. Les journaux ont surtout parlé de cette action à travers la réplique de Theo Francken ; et les réactions sur le forum de La Libre donnent une petite idée de l’ampleur de la tâche… Même si quelques « trols » racistes ne doivent pas cacher l’importance d’un mouvement citoyen et humaniste, qui prend chaque jour plus d’ampleur.

Petit post-scriptum sous les auspices de Godwin

Que Francken estime normal d’accorder l’asile à l’ex-président catalan, mais impossible de le faire pour des personnes qui risquent vraiment leur vie dans leur pays, relève bel et bien d’une conception politique selon laquelle la solidarité ne s’exerce qu’envers les proches – famille, nation, « race », religion. À ceux qui croiraient naïvement que cela devrait au moins conduire Theo à accueillir les Roms persécutés en Europe, précisons que les Roms n’appartiennent pas à la bonne « race ».

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2 Commentaires

  • Posté par Op De Beeck Philippe, mercredi 15 novembre 2017, 13:17

    ...et les DEVOIRS fondamentaux ... qu'en est_il ?

  • Posté par Jenifer Clavareau, dimanche 12 novembre 2017, 21:40

    Merci, il y a peu à ajouter. Si ce n'est que le soutien de médias montrant la réalité du quotidien des réfugiés, les cas de comas de résignation des enfants que l'on renvoie d'ici,... est essentiel pour montrer à d'autres, à ceux qui ne savent que penser, une vérité qui dérange...

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