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Deux ans après les attentats de Paris, un message d’espoir à Molenbeek

Sarah Turine, échevine de la Jeunesse à Molenbeek, revient sur les attentats du 13 novembre 2015 et trace des pistes d’avenir pour sa commune.

Entretien - Temps de lecture: 5 min

M olenbeek, miroir du monde. C’est le titre de l’ouvrage que vient de publier Sarah Turine chez Luc Pire. Un livre-témoignage qui rend compte de l’analyse, des émotions et des espoirs de celle qui est échevine de la Jeunesse à Molenbeek depuis 2012. Un rôle délicat et à coup sûr ingrat, puisque c’est dans cette commune qu’ont grandi une partie des membres du commando parisien du 13 novembre 2015.

« Moleenbeek miroir du monde », c’est le titre de votre livre. Que voit-on dans le reflet ?

Molenbeek reflète la diversité du monde, puisqu’il y a plus d’une centaine de nationalités différentes. C’est une commune qui a connu toutes les vagues d’immigration. Après, Molenbeek est devenue le symbole d’un phénomène qui la dépasse complètement : le départ de jeunes hommes vers un pays en guerre et, plus largement, tout l’enjeu de la radicalisation. Ce phénomène touche tous les pays d’Europe. Si Molenbeek est le miroir de cette réalité-là, elle a aussi des solutions à proposer. Et si celles-ci fonctionnent ici, elles peuvent aussi fonctionner ailleurs. C’est le pari que je fais.

Après quatre ans d’échevinat, comment analysez-vous la responsabilité de la politique locale dans ce qui s’est passé : la radicalisation, les départs pour la Syrie, les attentats… ?

C’est une question difficile, car d’un côté le niveau local a sa part de responsabilité, sinon cela voudrait dire qu’il ne sert à rien… Et en même temps, il ne peut être responsable de tout ce qui s’est passé ces derniers temps. Après les émeutes de 1991, des réponses intéressantes ont été apportées aux quartiers abandonnés. Que ce soit via la décentralisation des politiques de prévention et de sécurité, ou via la mise en place des contrats de quartier dans le cadre de la Région. Mais je pense en revanche qu’on a fermé les yeux à deux niveaux. D’abord, les politiques de prévention et de sécurité ont abouti à des politiques d’assistanat, non de cohésion sociale. Les problèmes sont restés sous le tapis. Les anciens caïds sont devenus des animateurs sociosportifs, mais ils ont manqué d’outils pour permettre aux jeunes de déminer ce qu’il y avait à déminer.

Vous écrivez que 2001 a constitué un tournant…

Oui. Avec déjà un certain succès du courant salafiste dans les quartiers puisque l’Arabie Saoudite avait les moyens d’amener sa lecture de la religion, mais ce n’était pas encore quelque chose à quoi les jeunes se raccrochaient. Mais après 2001 et les attentats de New York, on n’a plus considéré ces jeunes comme des jeunes des quartiers mais comme des jeunes musulmans., Avec une connotation négative dans le mot musulman, fatalement…

Pourquoi n’a-t-on pas corrigé le tir ?

L’ancien bourgmestre socialiste Philippe Moureaux a déclaré à «  La Libre » : « Je veux qu’on retienne de moi que j’ai toujours protégé les pauvres et notamment protégé la communauté musulmane ». C’est un discours hyper-paternaliste ! Evidemment qu’il faut comprendre la communauté musulmane et la défendre contre l’islamophobe. Mais vouloir la « protéger », cela veut dire qu’on ne lui fait pas vraiment confiance. Et dès que des éléments ont démontré qu’il y avait un repli identitaire, directement Moureaux a dit : « Attention vous allez faire le jeu de l’islamophobie ». Là, je pense qu’il a une part de responsabilité.

Molenbeek a surtout servi de coupable.

Molenbeek compte de nombreuses associations qui peuvent soutenir les jeunes issus de l’immigration. Pourquoi ces outils n’ont-ils pas suffi ?

Beaucoup de jeunes ont pu s’en sortir grâce au travail fait par ces associations. Il ne faut pas noircir tout le tableau. Cependant, il est vrai qu’il s’agissait d’une approche purement « offre de service » : l’école de devoirs, les activités socioculturelles, etc. Ces lieux n’étaient pas faits pour des jeunes qui attendaient de recevoir des réponses aux questions qu’ils se posent sur le monde. Donc, finalement, le débat ne se posait pas. Il ne se faisait nulle part. L’entre-soi a été quelque part renforcé par le dispositif public. Il aurait fallu dire que ces maisons de quartier devaient être ouvertes à tout le monde. Je pense que la diversité, la rencontre de l’autre, est un des outils pour aider à une émancipation pacifiée au niveau identitaire.

Le soir du 13 novembre 2015, jour des attentats de Paris, vous vous dites : « Pourvu que ce ne soit pas des jeunes de Molenbeek. »

Depuis 2013, on savait que des jeunes partaient pour la Syrie et le djihad. Un dispositif de formation et d’accompagnement des travailleurs sociaux avait été mis en place pour répondre à cette question précisément. L’urgence était de faire en sorte que les jeunes ne partent pas. Mais Abaaoud avait déjà défrayé la chronique. On ne pouvait que craindre que le lien soit fait entre des jeunes de Molenbeek et les attentats de Paris. Et le lien s’est fait.

Après les attentats, le gouvernement a mis Molenbeek sous pression. Le ministre de l’Intérieur Jan Jambon s’est fait fort de « nettoyer » la commune. Que produisent ces déclarations et ces actes aujourd’hui ?

L’effet inverse de ce que devrait souhaiter un gouvernement fédéral. Un ministre de l’Intérieur doit souhaiter qu’on lutte efficacement contre le terrorisme. Moi j’ai eu l’impression qu’il s’agissait plutôt de politique-symbole. Dans un tel moment d’émotion, il fallait des phrases pour rassurer. Or Molenbeek a surtout servi de coupable. Les experts de la Commission attentats n’ont heureusement fait que confirmer ce que je pense : le terrorisme, c’est des armes, une idéologie et des hommes. Il faut lutter contre le trafic d’armes évidemment, mais on voit qu’une voiture peut suffire pour un attentat. Reste la question des hommes et de leurs idées : si des jeunes décident de s’embarquer dans des voies extrêmes, c’est qu’ils ne se reconnaissent pas dans la société dans laquelle ils ont grandi. Tant qu’on ne se pose pas la question de la responsabilité collective de la société par rapport à ces jeunes, tous les dispositifs sécuritaires et répressifs du monde n’éviteront pas l’émergence de terroristes potentiels. Cet enjeu-là n’a pas du tout été pris en compte par Jan Jambon. Bien sûr, il faut mettre en place des dispositifs sécuritaires, mais cela ne suffit pas.

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3 Commentaires

  • Posté par Jean-Paul BULTEAU, lundi 13 novembre 2017, 15:08

    L'article tombe un peu à plat au moment des saccages de samedi soir... On croira volontiers qu'il faisait très calme... à Molenbeek samedi soir! Mais difficile de faire croire qu'on a avancé...

  • Posté par Rebts Jean-Louis, lundi 13 novembre 2017, 3:18

    D'un autre côté, tout le monde était bien content qu'ils soient le plus possible regroupés. Les étrangers, c'est bien, mais loin de chez moi.... De toute façon, croire en leur intégration est une énorme farce...

  • Posté par Serge Vandeput, lundi 13 novembre 2017, 0:23

    Un million de musulmans en Belgique et bientôt plus nombreux que les Wallons. Et pourquoi?

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