Sahim Omar Kalifa: «Le contexte politique permet de rendre un film plus intéressant»

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Zagros me permet d’aborder la position très contrastée de la femme au Kurdistan
», explique Sahim Omar.
« Zagros me permet d’aborder la position très contrastée de la femme au Kurdistan », explique Sahim Omar. - d.r.

Né en Irak et émigré en Belgique à vingt ans, Sahim Omar Kalifa a eu un passé d’interprète avant de se lancer dans l’aventure cinématographique… un peu par hasard. Son premier court-métrage professionnel, Land of the Heroes, a notamment reporté un prix du jury à la 61e Berlinale (section Generation). Baghdad Messi et Bad Hunter, les deux suivants, ont été présélectionnés pour les Oscars.

Après un passage par le documentaire, le réalisateur belgo-kurde se lance aujourd’hui dans l’aventure du long-métrage avec Zagros, un récit poignant abordant le crime d’honneur. Après le Grand Prix du festival de Gand, le film vient de remporter le Prix de la mise en scène et le Prix du public au Festival d’Arras. Et promet encore une jolie carrière.

Vous êtes né au Kurdistan, puis vous l’avez quitté pour la Belgique. Est-ce que d’une certaine manière, vous vous identifiez à vos personnages ?

Je fais toujours des films qui sont proches de mon cœur, mais ce n’est pas autobiographique. Par exemple, je suis du Kurdistan irakien, je suis aussi né dans un très bel endroit, fait de jolis paysages, et à cause d’un tas de raisons, j’ai décidé de quitter mon pays pour venir vivre en Belgique. Je l’ai fait comme Zagros, avec des passeurs. Il y a un tas de choses qu’on pourrait aussi rapprocher de ma vie, mais pas tout. Je ne veux pas que les gens pensent qu’ils vont voir un film à propos de Sahim, le réalisateur. Je m’intéresse toujours aux décisions qu’on prend dans la vie sans savoir si elles sont bonnes ou pas. Ça vient d’un tas de choses autour de vous : la culture, les traditions, la religion…

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter le Kurdistan ?

Ma famille, et particulièrement mon père, a un passé politique. Il a travaillé pour un parti politique kurde et en 1996, il a décidé de partir car l’endroit n’était plus sûr pour lui. Trois ans plus tard, une partie de ma famille l’a rejoint mais moi, je n’avais pas de visa. Quand j’ai eu fini mes études, je me suis dit qu’il était temps aussi pour moi de partir. En 2001, il y avait deux partis politiques au Kurdistan. Chacun possédait une province et il n’y avait pas de liberté. Tout ça a beaucoup changé après 2003. C’est devenu une démocratie. Mais on ne peut pas la comparer avec l’Europe, et c’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de venir en Belgique.

Lorsque vous êtes arrivé, vous aviez déjà en tête de devenir réalisateur ?

Je rêvais de devenir réalisateur ou directeur de la photographie. Un de mes amis m’a alors dit qu’il y avait des écoles de cinéma en Belgique. C’est très drôle car lorsque j’ai passé l’audition de St-Luc à Bruxelles, j’avais l’intention de devenir directeur de la photographie… et c’était la mauvaise école pour ça. Mais j’ai voulu tenter le coup en réalisation quand même. Ça a été une bonne décision car j’aime raconter des histoires et diriger des gens est aussi très important.

Est-ce que votre passé a changé votre manière d’être réalisateur ?

Lorsqu’on sait que je suis kurde, on ne doit pas oublier la politique. Je ne fais pas de film politique mais, pour moi, c’est très important : je m’en sers pour le contexte du film. Au début, on voit par exemple Zagros avec une des guérillas. Mais on n’explique jamais de quel parti elles font partie, ce qu’elles font là… La politique permet de rendre un film plus intéressant et plus actuel.

Ce contexte met aussi en relief une certaine image de la femme…

Zagros me permet aussi d’aborder la position très contrastée de la femme au Kurdistan. Dans le film, on voit que dans les montagnes, les femmes ont parfois plus de pouvoir que les hommes. Mais lorsqu’on va dans certains villages plus conservateurs, les femmes n’ont plus ou moins aucun droit. J’étais au Kurdistan en 1991, lorsque le gouvernement irakien est reparti à Bagdad et que le gouvernement kurde a contrôlé la région (ce qui a mené à son autonomie, NDLR). J’avais 11 ans et pour moi, ça a été un moment magique. Ça a aussi encouragé les femmes de nos villages à demander plus de droits et à changer la société. Zagros n’est pas un berger traditionnel : il est moderne, marié à une femme libre. Il croit en ce changement de la société.

Vous ne revendiquez pourtant pas le fait d’être un film politique. Donc vous ne souhaitez pas non plus convaincre le public de quelque chose…

La politique est indissociable du fait que je sois kurde. C’est toujours là. Mais je respecte beaucoup le public, lui permet de suivre les personnages et d’analyser par eux-mêmes les décisions qu’ils prennent.

D’où est venue votre envie de raconter ce destin d’un homme et d’une femme au Kurdistan ?

Dans la plupart de mes films, il y a des femmes fortes. La figure des guérillas des années 90 était tellement forte que c’est une des principales raisons qui m’a poussé à aborder ce sujet. Géographiquement, le Kurdistan se trouve entre l’Europe et l’Asie. Le pays est vraiment en phase de transition. Beaucoup de femmes s’émancipent. Le montrer permet de changer l’opinion des gens, mais ça dépend de quelle manière ils voient le film.

Est-ce difficile de porter un film sur le Kurdistan et ses réalités lorsqu’on est kurde ?

Lorsque je fais un film, j’oublie le public kurde. Pour moi, l’opinion internationale est plus importante. Je pense d’ailleurs que c’est une des raisons du succès de mes courts-métrages : les gens sont curieux de voir des choses qu’ils ne connaissent pas. Il y a parfois des bons films kurdes, mais ils ont souvent le soutien du gouvernement, ce qui en fait des films de propagande. En tant que réalisateur, il faut pouvoir être libre à 100 %.

 
 
 
 
 
 
 

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