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Carte blanche sur les réfugiés: «Arman, Zana et nous tous… réfugiés»

Claire Lobet-Maris adresse une lettre ouverte à Theo Francken pour dénoncer les dispositions qu’envisage le Secrétaire d’Etat à l’Asile en matière d’accès au contenu des GSM des migrants. Il s’agit là d’une atteinte technique à leur vie privée mais aussi et surtout d’une atteinte à l’humanité de la vie.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

L a valeur véritable, celle qui devrait être recherchée et pratiquée,

c’est la bonté et non le « bien »… lorsque les gens disent qu’ils savent ce qu’est le bien,

vous pouvez être sûr qu’ils vont se battre au lieu de se parler… », disait Zygmunt Bauman.

Arman a 22 ans. Il vient d’Afghanistan. Il m’attend car il veut s’inscrire au cours de français que nous organisons pour les demandeurs d’asile. Zana a 19 ans, elle vient d’Irak. Pour l’instant elle est demandeuse d’asile et veut que je l’aide à réussir son examen d’admission à un cours de promotion sociale. Ces deux jeunes pourraient être mes enfants comme de nombreux autres demandeurs d’asile, tous jeunes, courageux, volontaires et pleins d’avenir…

Entre nous, l’étranger, le demandeur d’asile s’efface, nous sommes juste ensemble, dans une familiarité que ne peut laisser respirer les peurs de l’autre, la honte d’être bien ou les discours identitaires… Etrange expérience humaine.

Dans ces face-à-face, un objet s’invite toujours à notre table : le GSM. Et à chaque fois, mon étonnement se répète. Plus qu’un objet, le GSM prend la figure d’une boîte précieuse où sont soigneusement déposés des morceaux de vie : un certificat de naissance, des photocopies de diplômes, des adresses de contact, des flux de conversations Whats’App… mais aussi des photos de famille, des cartes de lieux traversés et des adresses d’accueil… Tous ces morceaux de vie sont rangés avec soin et manipulés avec une agilité digne des plus grands. Mais ce GSM n’est pas qu’un dépôt, qu’un sanctuaire d’une vie d’errance, il est aussi un lien à travers de multiples applications qui recomposent pour ces « sans Etat » d’Hannah Arendt, un territoire social de vie. Une vie cosmopolite faites de langues multiples avec lesquelles on jongle grâce aux systèmes de traduction… Une vie labyrinthe avec ses cartes de ville dessinées par les migrants et qui indiquent les portes aidantes et les portes fermées ou dangereuses… Une vie aventurière avec ses points d’information bâtis par les demandeurs d’asile et, qui, au jour le jour, s’enrichissent de données pour exister sans tomber…

Une double exclusion de la localité

Comprendre le rôle que joue le GSM dans la vie des demandeurs suppose que l’on relise ce que Michel Agier nous dit sur ces camps de transit, ces « hors lieux » qui parfois durent longtemps : « Ce ne sont pas, ou pas seulement, des espaces de l’individu atomisé ou abandonné, ce sont des espaces de bord, de la limite, des espaces d’entre-deux où se retrouve ré-écrite une des histoires de “l’étranger”, celui qui reste confiné et sans lieu d’arrivée. Le camp et surtout le camp qui dure représente une situation de frontière, c’est un espace toujours sous contrôle, mais toujours liminaire. » Et de poursuivre, « … les hors-lieux se constituent d’abord comme des dehors, placés sur les bords ou les limites de l’ordre normal des choses – un ordre “normal” qui reste jusqu’à aujourd’hui, en fin de compte un ordre national. Ils sont caractérisés a priori par le confinement et par une certaine “extraterritorialité”. Celle-ci se construit pour les réfugiés et les déplacés dans l’expérience d’une double exclusion de la localité : une exclusion de leur lieu d’origine, perdu à la suite d’un déplacement violent ; et une exclusion de l’espace des “populations locales” (…). »

Atteinte à l’humanité

A la lecture de cette analyse, les dispositions qu’envisage Théo Francken en matière d’accès au contenu des GSM des migrants ne sont pas seulement une atteinte technique à leur vie privée, à ce que les juristes appellent les données personnelles. Elles sont tout simplement une atteinte à l’humanité de la vie, à la constitution d’un espace social et personnel, certes virtuel, mais qui permet à tous ces « hors lieux » de retrouver un territoire social, un ancrage personnel qui leur permettent de vivre leurs conditions de « suspendus », de s’ériger en tant que sujet dans ces hors lieux. La « vie nue » nous dit Giorgio Agamben est celle où « le pouvoir n’a en face de lui qu’une pure vie biologique sans aucune médiation »… C’est bien de cela dont il est question.

En d’autres temps, Primo Levi écrivait : « Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. »

Une souveraineté politique en berne

Ces temps ne sont plus autres, ils reviennent aujourd’hui avec une force qui n’a d’égale qu’une souveraineté politique en berne qui partout en Europe comme ailleurs entend durcir les murs et les frontières, les exclusions et les exceptions, seules planches de salut face à l’inexorable érosion des Etats-nations…

Dans ce monde, le réfugié, le demandeur d’asile, tous ces autres que nous rangeons tranquillement sous la peur ou la honte de l’Etranger, pourraient être, comme le souligne Michel Agier, la figure contemporaine de l’homme cosmopolite. Cela nous lie inexorablement à eux, à leur combat.

Leur combat est aussi le nôtre nous dit Giorgio Agamben, la survie politique de l’homme ne se fera qu’à condition que le citoyen comprenne qu’il est lui-même un réfugié.

Alors résistons avec fermeté et bonté !

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