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Pourquoi les Flamands réagissent de manière si virulente aux émeutes de Bruxelles

Editos cinglants, déclarations politiques incendiaires : la perception des émeutes à Bruxelles est plus radicale en Flandre.

Analyse - Chef du service Politique Temps de lecture: 6 min

Dans la presse flamande, pour relater les incidents entre la police bruxelloise et des jeunes, c’était Bruxelles brûle-t-elle? ce jeudi, avec des zooms en « Une » sur des policiers appréhendant les auteurs des faits de manière musclée. Et des titres et mentions sans équivoque : « Appels à une répression dure » (De Standaard), « D’abord punir, et puis discuter » (Het Laatste Nieuws) ou encore « Il faut une prise en charge musclée. » (Het Nieuwsblad).

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Côté francophone, dans les « quality papers » en tout cas, le propos est plus mesuré. Une présence en première page plus rare et sur un espace plus réduit, avec des titres plus factuels, des photos prises à plus grande distance, et une propension moins grande à relever la nationalité (supposée) des fauteurs de trouble. Et que dire des éditoriaux ! Côté flamand, le propos est cinglant. « Il faut tout doucement se demander s’il ne faut pas mettre Bruxelles sous curatelle du fédéral », écrit la Gazet Van Antwerpen. Het Laatste Nieuws, qui s’en prend notamment au laxisme des socialistes bruxellois enjoint : « D’abord, on procède aux arrestations, puis on discute. D’abord on punit, puis on parle. » Côté francophone, un ton plus mesuré dans les rares journaux qui consacrent un éditorial aux événements.

Langue de bois

Les déclarations politiques reflètent la même fermeté flamande. Jan Jambon (N-VA) a indiqué que les fauteurs de trouble étaient « les ramifications d’un cancer à éradiquer. » Theo Francken (N-VA) a annoncé la création d’un corps d’agents à même d’identifier d’éventuels immigrés illégaux lors des débordements. La rhétorique et les mesures proposées n’atteignent pas cette radicalité côté francophone.

Comment expliquer ces différences de perception ? Pour y voir plus clair, nous avons interrogé un sociologue, un politologue, un psychologue et un spécialiste des médias. Deux Flamands, deux francophones. Tous confirment une approche différente entre les deux communautés. « Les Flamands ont une relation d’amour-haine avec la capitale et donc une tout autre approche de ce qui se passe à Bruxelles, dit Dirk Jacobs, professeur de sociologie à l’ULB. Côté flamand, on a tendance à crier trop fort et à stigmatiser certains groupes de population. Côté francophone, il y a un peu plus d’équilibre, mais aussi des débats avec un peu plus de langue de bois. Difficile de trouver un juste milieu. » Dirk Jacobs constate aussi une difficulté à apporter des nuances, dans le débat sur Bruxelles mené en Flandre. « Lorsque je donne des éléments de contexte, que je parle de la fracture sociale, des défis, des tensions qui s’expriment et des frustrations, je me vois souvent rétorquer que c’est de l’angélisme, un discours hostile à la répression, mais ma conviction, c’est qu’il faut mener une politique de long terme. » Dirk Jacobs ajoute un élément ponctuel qui a pu braquer la Flandre sur les événements de cette semaine : « Les dégâts ont eu lieu au Muntpunt, un lieu central pour les Flamands de Bruxelles et pour la culture flamande à Bruxelles. Cela a pu accentuer la réaction, notamment médiatique. »

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Pour Pascal De Sutter, spécialiste de la psychologie politique enseignant dans plusieurs universités du pays, la grille de lecture flamande sur Bruxelles diffère de celle des francophones. « Depuis un certain nombre d’années, la majorité de la population flamande a vis-à-vis de l’immigration récente une opinion plus fermée voire plus hostile. Certains y verront une perception qui peut parfois confiner au racisme, d’autres y verront plus positivement une demande de respect du mode de vie local quand on s’installe en Flandre. On le voit aussi dans la périphérie. Côté francophone, on considérera plus facilement que les événements auxquels on a assisté sont le fait d’une minorité de migrants et qu’on ne doit pas généraliser, ni considérer la répression comme la solution idéale. Mais ici aussi, on peut voir les choses sous le versant négatif : un laisser-aller un fatalisme et la peur d’être taxé de raciste si on pose un regard différent. »

La question politique est également centrale dans cette perception. « En Flandre, il y a plus d’attention pour ce qui touche au “law and order”, indique Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et aux Facultés Saint Louis, à Bruxelles. Le débat politique sur ces questions est par conséquent plus fort en Flandre. Les hommes politiques flamands ont tendance à sauter sur ces questions. C’est accentué à Bruxelles par le fait que les Flamands sont moins impliqués dans la gestion des institutions. » Dave Sinardet estime aussi qu’il y a davantage de concurrence politique au Nord sur les thèmes liés à la sécurité et à l’immigration. « Côté francophone, il n’y a pas ou peu d’extrême-droite ou de droite radicale. » Enfin, la question institutionnelle joue aussi un rôle central. A chaque problème à Bruxelles, la fusion des 19 communes ou celle des zones de police arrive très rapidement. « Historiquement, les Flamands ont voulu que Bruxelles fasse partie de la Flandre, en ont fait leur capitale, et en même temps, il y a une grande distance de beaucoup de Flamands vis-à-vis de Bruxelles. Il y a une culture urbano-sceptique, que l’on a d’ailleurs constatée aussi avec Anvers, dans les années 90. », relève encore Dave Sinardet.

L’effet N-VA

Tous ces éléments se reflètent dans le récit médiatique, comme on a pu le constater avec beaucoup d’acuité ces derniers jours. « Tout ce qui se passe à Bruxelles est traité différemment au Nord et au Sud, dit Marc Lits, professeur à l’école de journalisme de Louvain-La-Neuve. Il y a une plus grande méfiance côté flamand. Dans beaucoup de médias, les débordements ont lieu à Bruxelles parce que les structures administratives, politiques et judiciaires sont considérées comme déficientes et sans contrôle. » Marc Lits estime aussi que le poids de la N-VA en Flandre, et le discours véhiculé depuis plusieurs années (et notamment l’exigence d’une mise sous tutelle de Bruxelles) joue également un rôle. « Ce discours influence non seulement les électeurs de ce parti, mais touche aussi une partie de la Flandre profonde. Il y a une vision plus radicale de ces questions. »

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Dave Sinardet invite aussi à se demander pourquoi la presse francophone a, de son côté, une vision plus en retrait sur ces événements. « Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’attention dans les médias francophones ? Beaucoup de Bruxellois francophones doivent être inquiets de ce qui se passe à Bruxelles. Peut-être une partie du public francophone est plus inquiète que ce qui transparaît dans les médias. »

Certains francophones, bruxellois en particulier, en viennent même à se demander si les émeutes et incidents bruxellois auraient été aussi médiatisés s’ils avaient eu lieu à Anvers, Gand ou Bruges. Et d’affirmer que les incidents entre la police et des jeunes turcs et kurdes à Borgerhout il y a quinze jours ont reçu moins d’attention. Une affirmation qui ne convainc pas Dirk Jacobs. « La couverture de ces incidents a été très large, côté flamand. Et Bart De Wever, le bourgmestre a été très présent. Cette couverture médiatique a peut-être échappé au public francophone. D’autre part, ce qui s’est passé à Bruxelles a eu lieu dans des endroits symboliques, dans le centre-ville, avec un grand nombre de jeunes. Il est logique que l’attention en soit davantage éveillée. »

Les grilles de lecture, les perceptions sont donc très différentes. Reste à savoir s’il sera possible un jour de les réconcilier. « Il y a des traditions de lecture des événements très différentes. Mais les personnes qui vivent à Bruxelles, qui habitent Bruxelles sont, elles, intéressées par des solutions sur la sécurité, la mobilité. On ne peut qu’espérer que les responsables politiques aient des attitudes axées sur les solutions et démentent enfin le célèbre adage : “A Bruxelles, tout le monde est compétent, mais personne n’est responsable.

 

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13 Commentaires

  • Posté par Etienne Van den Eeckhoudt, vendredi 17 novembre 2017, 14:03

    Les bruxellois trouvent aussi que cela doit cesser et qu'il est temps de mettre de l'ordre. Sachant que les politiques bruxellois manquent à leur devoir de protéger la population et qu'ils n'on pas le cran de changer, des bruxellois pensent sérieusement à quitter la ville.

  • Posté par Monsieur Alain, vendredi 17 novembre 2017, 12:51

    Né à Bruxelles, j'ai travaillé la plus grande partie de ma carrière en Wallonie, j'y habite d'ailleurs depuis longtemps. J'ai constaté que les wallons se foutent pas mal de ce qui se passe à Bruxelles et tant qu'ils peuvent éviter de s'y rendre, ils ne s'en privent pas. Les préoccupations quotidiennes des wallons ne passent pas par la Capitale du pays.

  • Posté par Rebts Jean-Louis, vendredi 17 novembre 2017, 15:17

    Désolé, je suis typiquement le Wallon que vous décrivez, je déteste les grandes villes, je suis parti d'une ville de moyenne importance pour la campagne... Et franchement, je ne m'intéresse pas du tout à ce qui se passe là bas....il faut reconnaître que pour nous, Brxl, c'est très complexe. Un ex; BHL, Bruxelles Halle Vilvorde, demandez à un Wallon de Wallonie, je suis certain qu'il n'a rien compris.......

  • Posté par Bernard Dropsy, vendredi 17 novembre 2017, 11:47

    Tous ces flamingants, qu'ils se rappellent qu'ils ne sont pas chez eux à Bruxelles . Et, puisqu'ils tiennent tant à leur frontière, qu'ils restent donc de l'autre côté .

  • Posté par Serge Vandeput, vendredi 17 novembre 2017, 12:37

    Si les Flamands ne viennent plus a Bruxelles les derniers commerces peuvent fermer les portes et Bruxelles sera un grand Primark.

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