Etienne Daho: «Il faut gommer la peur de son cerveau»

Etienne Daho: «Il faut gommer la peur de son cerveau»

Etienne ne change pas. Depuis la trentaine d’années qu’on le croise avec une belle régularité, il a gardé ce teint de jeune homme élégant et affectueux. Drôle et sensible.

On ne peut pas dire que vous vous ménagez en ce moment. En plus de l’album, vous avez travaillé sur cette expo pour la Cité de la Musique, « Daho l’aime pop » à découvrir dès le 5 décembre…

En 2014, la Philharmonie m’a donné une carte blanche pour inviter à la salle Pleyel la nouvelle génération de la french pop. Et l’année dernière j’ai été président d’honneur du Midi Festival d’Hyères où j’ai exposé mes photos cet été. J’ai toujours photographié par plaisir. Dès l’âge de 11 ans. Ma famille, mes amis, les pochettes de disques que j’aimais bien… De fil en aiguille, la Cité de la musique m’a demandé d’être le narrateur et le geek de l’histoire de la pop française, de ma pop. Je raconte les gens qui m’ont donné envie de faire de la musique, ceux avec lesquels j’ai travaillé, ceux que je veux mettre en lumière. Mais ce n’est pas une expo sur moi. C’est moi qui regarde les autres… C’est l’histoire de la pop française des années 50 à aujourd’hui en 200 portraits que j’ai choisis, en plus des portraits à moi, que je commente. Il y a aussi une salle de clips et de juke-box. C’est amusant de pouvoir parler des gens qu’on aime. Quand j’étais petit, je faisais des cassettes pour mes copains, c’est le même principe. Celui de la transmission de ce que tu aimes bien. On fait tous ça quand on est fans de musique.

Venons-en à cette pochette de « Blitz », avec toutes ses références. De Marlon Brando dans « L’équipée sauvage » à « Portier de nuit » de Liliana Cavani. Avec également une dimension cuir gay… On peut dire qu’elle est transgressive, cette photo de Pari Dukovic…

C’est un condensé de tous mes fantasmes cinématographiques et musicaux. C’est aussi Transformer de Lou Reed. La pop doit être transgressive. La plupart de mes pochettes le sont. Celle de La Notte, la notte par Pierre & Gilles l’était à l’époque. J’aime jouer avec les images, inventer quelque chose. Ça ne veut pas dire que je serai habillé en cuir sur scène. C’est comme une affiche de film qui s’appelle Blitz. Dukovic est un Turc de New York, j’avais vu ses portraits d’Obama dont j’aimais le côté à la fois authentique et très esthétique. Pour moi, cette pochette, c’est comme le côté nocturne de La Notte, la notte.

L’album propose de nouvelles sonorités, des rythmes inhabituels…

Ça s’est fait comme ça. Je suis parti à Londres et je me suis rendu compte que Fabien Waltmann, avait qui j’ai fait Eden, habitait à trois stations de métro de chez moi, à Earls’s Court. Ce n’est pas loin du quartier français de South Kensington où je ne vais pas trop, sinon le Janet’s Bar de perdition que je fréquente assidûment. C’est à deux heures de Paris, c’est comme si j’allais à Rennes. Je fais des allers-retours sans arrêt. J’ai donc commencé à travailler avec Fabien car Jean-Louis Piérot n’était pas libre et je n’avais pas envie d’attendre…

Et puis il y a eu cette rencontre un peu folle avec Duggie Fields, le colocataire de Syd Barrett à l’époque de son premier album solo. Duggie qu’on entend dans « Les filles du Canyon »…

C’était très bouleversant quand il m’a emmené dans cette chambre. C’est l’histoire de « Chambre 29 ». J’avais l’impression de me retrouver dans une cathédrale. J’avais envoyé un mail à Duggie Fields et trois jours après, je le rencontre tout à fait fortuitement dans la rue, à côté de chez moi. Il est très reconnaissable. On est vite devenus amis. Ce psychédélisme qu’on retrouve dans l’album, c’est aussi celui de l’album de The Unloved qui évoque de façon contemporaine la musique « spectorienne » des girls bands des années 60 et 70. Et j’ai écouté beaucoup en perfusion toute la vague de Moodoïd en France ou Froth et Holy Wave aux États-Unis… et qui sont inspirés par Barrett. Le premier Pink Floyd reste mon disque préféré. Tout ça s’est mélangé. Je me suis dit : arrêtons de lutter contre ce qui m’a nourri quand j’étais ado. Ce que j’ai toujours fait pour pouvoir revendiquer une particularité française, plutôt que d’être une copie, de faire du rock.

En plus du duo américain The Unloved, il y a aussi sur ce disque Calypso Valois, votre filleule, la fille d’Elli Medeiros et Jacno…

Je passe mon temps à écouter les autres. Cette curiosité, c’est ma passion. C’est pour ça qu’on fait ce métier. Calypso Valois, je suis très fier d’elle. C’est la famille. Je la promenais dans sa poussette. Je n’ai pas voulu la produire comme je l’ai fait avec Lou (Doillon). Cela aurait été consanguin, cela ne l’aurait pas aidée. C’est bien qu’elle ait fait son chemin toute seule. En pensant à Lou, je me souviens à propos de cette histoire de pochette de Blitz, la première fois que j’ai vu Lou chez sa mère, elle était habillée comme ça et j’avais trouvé ça hypersexy. Ça m’est resté en tête.

On sent une véritable excitation, une énergie folle dans ce disque…

Ça débordait de partout. C’est pour ça que je m’y suis mis plus tôt que prévu. Je débordais d’envie et d’inspiration. Je considère que j’ai une chance folle. Duggie m’a invité à une célébration de Syd avec ses frères et sœurs. c’était irréel car Syd est un peu dieu pour moi, avec Lou Reed à côté. C’était un vrai génie. Quand l’inspiration n’a plus été là, qu’il y a du flottement, j’ai rencontré Saint-Etienne, puis il y a eu Eden qui pour moi, à ce jour, est l’album le plus libre et le plus inspiré. Après L’invitation où j’avais l’impression d’être allé au bout de quelque chose, j’ai rencontré Jeanne Moreau avec qui je suis parti sur Le condamné à mort qui est le projet le plus punk que j’ai jamais fait. On a eu un lien excessivement fort. Quelle intelligence ! Mais ce n’est pas un truc que tu planifies. Un disque capture deux ans de ta vie. La mienne a été pleine de grand chagrin et de grande joie, rien de tiède.

« Les flocons de l’été » fait allusion à l’hospitalisation de 2014 tandis que « Le jardin » évoque le décès de Mimi, la grande sœur qui est toujours restée dans l’ombre comme assistante en quelque sorte…

Une chanson permet de métamorphoser le chagrin en quelque chose de beau, avec une belle énergie. Mimi est comme moi, on n’aime pas trop la lumière. Elle préférait l’ombre. C’était quelqu’un de très précieux pour moi. Je crois qu’on continue toujours d’avoir des relations avec quelqu’un qui n’est plus là. Je sens encore sa présence, comme celle de Jeanne. On parlait beaucoup de la mort avec Jeanne. Elle me disait : « Je ne crois pas à la mort, je suis immortelle. » J’adorais ses assertions très péremptoires. Je la crois maintenant. Ce jardin, c’est un peu le jardin d’Eden où reposent tous les gens que j’aime et malheureusement, il y en a beaucoup…

Dans « Après le Blitz », il est dit : « Nous danserons dessous les bombes (…) Nous resterons légers face au danger. » Cette légèreté est une marque de fabrique chez Daho même si l’horreur des attentats aveugles est fort présente dans ce disque…

La légèreté est une forme de politesse vis-à-vis des autres. C’est important, une légèreté grave. Les artistes transforment la réalité pour en faire quelque chose de beau et d’universel. Fabriquer de la musique, ma tête et mon corps sont faits pour ça. C’est une espèce de turbine qui absorbe et transforme le réel en permanence. Pour en faire quelque chose d’authentique. Cette chape de plomb, personne n’en veut. J’aime les émotions fortes mais sans être écrasé. La peur limite l’action. Il faut gommer la peur de son cerveau. La beauté élimine la peur. L’amour a toujours été partout chez moi car j’en ai beaucoup, en permanence. J’en reçois suffisamment pour en donner beaucoup. C’est dans ma nature de capter l’air du temps et ce qui est neuf. C’est ça qui est excitant. Je n’ai aucune nostalgie. Ce qui est passé est mort pour moi. Ça m’amuse de voir des photos de moi enfant ou jeune mais je préfère maintenant. Ma vie est mieux maintenant. Je fais les choses avec plus de maturité, plus d’aisance. Je suis mieux accompagné par le respect et l’affection des gens.

Le 20 novembre 2018 au Forum (Liège) et le 21 à l’AB (Bruxelles).

 
 
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