Écriture inclusive: le piège des étiquettes

Écriture inclusive: le piège des étiquettes

Les partisans de l’écriture inclusive – qui nous invitent à écrire, p.ex., les sénateur.trice.s – me paraissent ignorer un point essentiel : masculin et féminin sont seulement des étiquettes de catégories. Elles n’ont qu’un lien très partiel avec le contenu de ces catégories. Masculin, par exemple, n’équivaut assurément pas à mâle.

Qu’est-ce qui est masculin ? Deux sous-catégories sont bien identifiées : des noms qui renvoient à des êtres humains mâles (homme, mineur…), et d’autres noms, que la tradition fait atterrir dans cette catégorie de manière arbitraire : le tour ne secrète pas plus de testostérone que la tour, le livre que la livre, etc. Ces deux sous-catégories ont leurs pendants féminins : d’un côté, fille, voisine… ; de l’autre, maison, somme, etc.

Mais d’autres sous-catégories déclenchent également des accords au masculin. Illustrons les principales avec quelques exemples, sans entrer dans le détail. Si un patron demande : « Qui serait intéressé par une augmentation ? », seuls des hommes vont-ils répondre « Moi » ? Dans « Quelqu’un de bien informé m’a confié que… », le quelqu’un pourrait être aussi bien une cafteuse qu’un cafteur. De même, le masculin, dans « Personne n’est parfait », ne signifie pas que les femmes échappent aux déficiences. Ces exemples montrent que le « masculin », dans le langage ordinaire, n’exclut pas le renvoi à des femmes.

Un héritage du latin

Dans d’autres cas, on a un accord au masculin, bien que le donneur d’accord n’ait rien à voir ni avec mâle, ni avec femelle : « Il est important de… » ; « Le plus curieux, c’est que… » ; « C’est faux » ; « Ça, je le sais bien » ; « Ce qui est étonnant » ; « Qu’elle vienne est inespéré » ; « Innover est primordial ». Ces accords ne résultent pas d’une manœuvre des mâles pour étendre leur impérialisme, mais d’un vieil héritage : c’est notre « masculin » qui a en effet pris en charge certains des emplois assurés en latin par le neutre.

Cette liste, quoique très incomplète, donne à voir que ce qu’on appelle genre masculin est une catégorie fourre-à-peu-près-tout (seules les deux sous-catégories féminines lui échappent, quand elles ne sont pas associées à des masculins). On aurait pu aussi bien la dénommer genre généraliste, ou genre neutre, ou genre gamma, etc.

Une formule malheureuse

C’est aussi au « masculin » qu’on recourt, depuis le latin (et non pas depuis le 17e siècle, comme certains essaient de nous le faire croire), quand on désigne des ensembles composés d’hommes et de femmes (les citoyens, les étudiants…), ou quand on doit accorder un adjectif, un participe, etc. avec des ensembles mixtes (« Paul et Marie sont partis » ; « Le chou et la carotte sont bien frais »). Certes, l’ancien et le moyen français connaissaient aussi des accords de proximité (l’orgueil et la négligence étaient si grandes…, écrit Froissart au début du 15e), mais la règle que nous connaissons actuellement a toujours été la plus utilisée. Ce n’est pas parce que les grammairiens du 17e l’ont consacrée qu’elle est devenue majoritaire. C’est parce qu’elle était majoritaire qu’ils l’ont consacrée. Mais au lieu de constater ce qu’étaient les usages, ils les ont, tombant dans le piège des étiquettes, interprétés et justifiés en fonction de l’idéologie dominante de l’époque. Ils ont pour cela forgé une formule particulièrement malheureuse, évoquant une guerre des sexes, où l’un l’emporte sur l’autre. S’ils avaient opté pour une autre étiquette, peut-être auraient-ils simplement constaté la plus grande extension, la moindre spécialisation du « masculin », bien loin d’être l’apanage des mâles.

Un risque de perturbation

Que faut-il faire alors ? Modifier cette terminologie grammaticale ? Non. Elle est intégrée à notre culture. Mais d’une part, apprendre que les étiquettes ne sont que des étiquettes, pas toujours précises, et surtout, d’autre part, renoncer définitivement à cette mauvaise formulation de la règle, où un genre l’emporterait sur l’autre. S’interdire d’employer jamais cette formule. Ne pas chercher à justifier un usage qui ne reflète pas plus l’ordre moral d’une société que, par exemple, le fait que l’article se mette devant le nom. Constater seulement que « Dans ces cas-là, on emploie le masculin. Point. » Faut-il parsemer nos écrits de citoyen-ne-s ou de policier.e.s ? Oui, si on ne craint pas de montrer qu’on n’a rien compris à la logique des genres grammaticaux en français. Oui, si on estime négligeable que cet usage rende les textes moins lisibles. Oui, si on trouve que les arcanes orthographiques du français ne sont pas assez nombreux. Oui, si on ignore que beaucoup d’enfants ne maîtrisent pas les accords en nombre et genre à l’entrée du secondaire (et beaucoup d’adultes aussi ; voyez internet), malgré un enseignement chronophage, et que cette nouvelle règle (d’ailleurs mal définie, et variable selon les auteurs) ne pourra que les perturber. Les partisans de l’écriture inclusive prennent-ils toute la mesure de leur choix ?

 
 
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