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«Ça plane pour moi», l’histoire d’un tube vieux de quarante ans

Le tube de Lou Deprijck et Pipou a vu le jour le 1er décembre 1977. Il s’agissait d’abord d’un « coup », réalisé comme une parodie. Quatre décennies plus tard, l’auteur raconte…

Récit - Temps de lecture: 5 min

Nous sommes en 1977. L’année du premier album des Clash et des Damned. Iggy Pop sort Lust for Life et les Ramones font décoller leur Rocket to Russia . C’est aussi l’année du seul et unique Sex Pistols. En pleine effervescence punk, Lou Deprijck et Bert Bertrand, journaliste rock au Royaume de Belgique ( More, En Attendant …), admirent Jonathan Richman, autre artiste influent sur cette scène remuante. « J’étais fou de ce mec, raconte Lou ! Je retrouvais Bert à tous les concerts. Un jour, il me dit : « Tu sais, le premier qui fait un punk en français va cartonner ! » Ça m’a travaillé l’esprit.  »

Il ne va pas se casser la tête longtemps, celui qui joue alors avec Two Man Sound et a mis Lou And The Hollywood Bananas en chantier. Il est producteur maison pour le label RKM (Roland Kluger Music) et dispose du coup d’un « crédit » de studio. « J’avais pris des musicos, c’était pas des grands musicos, mais comme les punks ne savaient pas jouer, qu’ils étaient tous sur deux accords…  » Le groupe disparate se compose de Bob Dartch à la batterie (« C’était un musicien de bistrot »), John Valke à la basse… « Je n’avais pas de guitariste. C’est l’ingénieur du son du studio, Mike Butcher, qui s’y est mis. Et à la table de mixage, c’était Philippe Delire. »

Colle ou alcool ?

Le texte, lui, a été livré par Yvan Lacomblez alias Pipou. À une phrase près, c’est le délire du fidèle comparse de Two Man Sound : « J’ai juste changé “I’m the king of the divan”, qui me correspondait un peu mieux. J’avais “ça plane pour moi”, “ça plane pour moi”, rien d’autre. » Planer ? C’est un clin d’œil à la chanson de Michel Delpech, «Tu me fais planer», sortie un an auparavant. Et le wououhouhou ? « J’avais déjà trouvé le débit : je m’étais un peu basé sur la manière dont Johnny Rotten éructait. Et puis je voulais calmer le jeu. Comme j’étais fan des Beach Boys, j’ai rajouté ça pour terminer.  » Sans déroger aux bons vieux trois accords du rock’n’roll : « C’est trois accords. Mais comme tous les joueurs de bossa-nova chantent linéaire, je me suis dit que j’allais chanter linéaire punk ! »

L’original est mis en boîte en une prise. « La feuille est tombée par terre, j’ai mélangé deux couplets, mais on l’a finalement laissé comme ça. » Avec une autre référence à l’époque : « Sur les partoches, ils ont tous écrit “l’alcool me manquera”. Mais c’est “la colle me manquera”. La colle, c’est le truc du Sassi sniffé par les punks (ndlr : un détachant, à base de trichloréthylène). C’était ça, l’origine de la phrase ! »

De retour chez lui, Lou Deprijck a une hésitation. Le morceau ne lui semble pas assez costaud. « Il n’y a pas de sax dans le punk, mais j’ai téléphoné à Pietro Lacirignola pour qu’il joue deux notes. “ Quoi !? Je ne me déplace pas pour deux notes !” “ Non, mais tu joues deux notes, c’est un peu les sirènes.” Et il est venu . » Le morceau ainsi mixé ne convainc pourtant pas encore. « Alan Ward, avec qui je bossais, m’a dit : “ Il y a une solution, c’est de speeder la bande.” La voix va vers le canard, mais avant d’arriver à Donald Duck, je me suis arrêté pour avoir le bon tempo. Voilà l’histoire : “Ça plane pour moi”, c’est 20 minutes, et 20 millions !  »

Le batteur fou

En juillet 1977, le disque existe mais Lou Deprijck ne sait pas quoi en faire. Oui, on va le sortir, lui dit-on, mais qui va le chanter ? « Il fallait trouver un interprète. Avec mon Panama et ma moustache, je n’étais pas très punk. Je ne me sentais pas assumer. Et Two Man Sound était mon cheval de bataille, je ne voulais pas casser l’image, ni quitter le band. » C’est le portier du Mirano de l’époque qui est pressenti. « Il était tellement stoned quand je lui ai demandé de se pointer pour une audition qu’il n’est jamais venu. En désespoir de cause, j’ai cherché quelqu’un. » Un journaliste local lui parle du « batteur fou » d’un groupe baptisé Hubble Bubble. «  Ça me disait quelque chose, parce que j’avais produit un album du chanteur guitariste, Alain Bureau. Ça s’appelait Fume c’est du belge. Et le type qui m’a trouvé le numéro de téléphone, c’était Bernard Schol qui, lui, avait le Bruxelles Boom Boom, endroit très célèbre… pour ses danseuses.  »

© D.R.
© D.R.

Roger Jouret entre en piste un mois plus tard. Rebaptisé Plastic Bertrand, clin d’œil à l’ami Bert. « Il est venu au studio, il a écouté et en une seconde, il m’a dit : “ Je le fais !” Mais il lui fallait un look.  » Le label se fend d’un billet d’avion pour Londres. Direction : la boutique de Malcolm McLaren et Vivienne Westwood sur Kings Road : « J’ai acheté un blouson rose avec des tirettes. Ça a été son premier costume.  » Étrenné le 6 novembre, sur le plateau des Rendez-vous du dimanche de Michel Drucker… « Je l’ai fait répéter au Studio L’Équipe, devant une caméra. Il avait tout compris ! Plastic a quand même un talent… d’exhibitionniste. Il sait se mettre en scène, il n’a peur de rien, il fonce, il sourit. Ça a fait beaucoup ! »

Le 1er décembre 1977, « Ça plane pour moi » est dans les bacs. Et puisqu’il cartonne, va amener l’album An 1 , réalisé en une semaine ! Lou Deprijck pensait à un gag… « D’abord, c’était la face B de “Pogo pogo”. Je voulais lancer la danse, je m’étais dit que les punks allaient danser dessus. Et puis bam, ils ont retourné le disque ! »

 

Une affaire de gros sous

Journaliste au service Culture Temps de lecture: 2 min

Ç a va me poursuivre jusqu’à la fin des jours. J’en ai vraiment marre », nous avouait Plastic Bertrand en 2010, au moment où l’affaire « Ça plane pour moi » revenait au-devant de l’actualité par l’intermédiaire d’un expert mandaté par la justice qui confirmait définitivement que la voix sur le 45 tours original était bien celle de Lou Deprijck et non celle de Roger Jouret, dit Plastic Bertrand. Il s’agissait bien sûr d’un secret de polichinelle, surtout depuis que Plastic avait reconnu les faits dans les années 90 à Gilles Verlant, avant de se rétracter. Tout le monde, dorénavant, et notamment l’ingénieur du son Phil Delire présent en 1977 au studio Morgan, s’accorde à dire que la chanson a bien été chantée par Plastic Bertrand à la demande de Lou, mais que cette version a fini à la poubelle, Deprijck se chargeant de chanter lui-même d’une façon quasiment identique.

En 2010, Plastic nous avait dit ceci : « Moi, je veux bien dire que ce n’était pas ma voix, mais il faut alors aussi dire que tout cela a été monté de toutes pièces par Lou Deprijck après mon passage télévisé chez Drucker. Il m’a demandé de fermer ma gueule en échange de 0,5 % des droits, en me promettant qu’il ferait avec ma voix une nouvelle version. Ce qu’il n’a jamais fait bien sûr. »

Plus grave, Lou prétend que c’est lui qui chantait sur les quatre premiers albums de Plastic, ce dernier se contentant de gesticuler en play-back sur les plateaux télé. « Mais c’est moi la victime, s’offusque Bertrand. Je voulais chanter mais il m’interdisait l’accès au studio. J’étais coincé, j’étais sa merde. Il a gerbé sur moi. Je l’ai déjà attaqué pour diffamation en France mais j’ai perdu car je le traitais d’escroc. »

Rappelons tout de même qu’en juin 2006, un jugement de la cour d’appel de Bruxelles a estimé que Plastic Bertrand était bien « le seul, juridiquement, à posséder la qualité d’artiste interprète de la chanson », le juge se basant non pas sur une expertise phonétique, comme celle réalisée en 2010, qui avait relevé l’accent picard – comme Lou – de l’interprète, mais bien sur les pièces administratives avancées par Plastic. Les contrats d’édition et de firme de disques, la pochette et sa présence en studio ont suffi. Roger Jouret n’a pas tout perdu. Car il ne s’agit pas ici seulement d’une affaire d’honneur mais aussi de gros sous.

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