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Molenbeek, eldorado flamand

Jeunes et cosmopolites, ils sont de plus en plus nombreux à s’installer dans les quartiers de Molenbeek. Conscients des risques de gentrification, ils revendiquent aussi une « mixité nécessaire ».

Récit - Temps de lecture: 6 min

Logée dans une ancienne fabrique de tabac, au cœur du quartier maritime de Molenbeek, la compagnie de théâtre ne pouvait pas rêver meilleur lieu : 1000 m2 d’espace. C’est dans un de ces endroits secrets, dont la commune regorge, que l’artiste d’origine anversoise, Jan Lauwers, et sa compagnie Needcompany ont élu domicile il y a quelques mois.

Voici trois semaines, Sven Gatz, le ministre flamand de la Culture et de Bruxelles, visitait la rénovation des lieux, qu’il a financée à hauteur de 70.000 euros. Selon lui, « il n'est pas rare que les artistes soient un catalyseur de la relance économique. Ils créent une dynamique qui attire d'autres professions créatives et peuvent ainsi soulever tout un quartier, comme celui de Molenbeek ».

© René Breny.
© René Breny.

Cette phrase du ministre résume ainsi le mouvement à l’œuvre depuis quelques années dans la commune bruxelloise, l’une des plus pauvres de la Région, qui attire de plus en plus d’artistes (souvent flamands). Les plus souvent cités, ce sont la galerie d’art contemporain anversoise Kusseneers et la compagnie de danse Ultima Vez de Wim Vandekeybus, installés depuis 2013 et 2012 dans le cœur historique de Molenbeek.

Jan Lauwers va jusqu’à comparer la commune bruxelloise à Berlin ou New York qui, il y a vingt ans, attiraient les artistes en quête d’espaces bon marché. Ceux-là apportaient alors « des choses formidables à ces quartiers un peu en désordre ».

Vu les prix de son immobilier, les artistes ont en effet de quoi se laisser inspirer à Molenbeek. Le prix de vente médian d’une maison y est de 260.000 euros, alors qu’à une enjambée de pont, dans le centre-ville, ce prix grimpe à 465.000 euros.

« Mais outre cette réalité financière, précise l’administrateur général de Needcompany, Johan Penson, notre principale motivation était de trouver un lieu inspirant. Et en cela, on ne peut pas faire mieux que Molenbeek. C’est ici que ça se passe : il y a des interactions, de la vie… de la révolte parfois aussi » .

Co-working et magasins bio

Si Berlin et New York sont citées en exemple, doit-on s’inquiéter, à Molenbeek, d’une prochaine gentrification ? Des douze quartiers de Molenbeek, c’est celui du canal qui porte déjà les premières traces de cette tendance à l’embourgeoisement, qui suit souvent de près l’arrivée des artistes. Les nouveaux lieux se multiplient, réunissant tous les ingrédients du quartier branché : espace de co-working, snack « bio et hallal », anciens bâtiments industriels reconvertis en lofts… Depuis septembre, un magasin bio, le Foodhub (lancé à Leuven), a même fait son apparition le long du canal.

« Il y a une gentrification énorme près du canal », assure Dis, Molenbeekois depuis vingt ans, anciennement de Gand. En l’écoutant parler de Molenbeek, on ressent comme une certaine fébrilité, curieuse et anxieuse à la fois : « Tout est sur le point de changer. Un jour quelqu’un va vraiment investir et là… Il faut être vigilant pour que ce qui se passe au canal reste inclusif et qu’on ne se retrouve pas qu’avec des bâtiments pour bobos ».

Cette crainte, l’échevine de la culture néerlandophone à Molenbeek, Annalisa Gadaletta, l’entend souvent chez les habitants. Mais, précise-t-elle, « ce n’est pas lié à la présence des Flamands, mais plutôt au fait que le canal est devenu “ in” et considéré comme une zone d’investissement à Bruxelles  ». Pour l’échevine, on est encore loin d’une réelle gentrification : « Quand on regarde les données sociales, on constate que la population molenbeekoise reste très fragilisée, surtout dans la zone du canal. Je pense que ces changements apportent plutôt une mixité nécessaire à certains quartiers ».

© René Breny.
© René Breny.

Mohamed Ouachen, installé à Molenbeek depuis dix ans, incarne bien cette « nouvelle mixité molenbeekoise ». Tout autant que le Brass’art digitaal café, qu’il a ouvert en mars dernier sur la place communale. A dix-huit heures, l’artiste d’origine flamande, casquette en laine et petites lunettes rectangulaires sur le nez, savoure l’ambiance de début de soirée derrière son bar. « 70 % de ma clientèle est néerlandophone, mais il y a de tout et c’est harmonieux », explique-t-il. Ici, il se vend autant de bières artisanales que de thés à la menthe. La décoration est bigarrée, sans prétention. Chaque semaine, des concerts improvisés animent le lieu. « Pendant le ramadan, nos clients buvaient des bières sur la terrasse et ça n’a jamais posé de problème. Molenbeek, c’est la Rive gauche, c’est le futur de Bruxelles ! », lance Mohamed en riant.

Plus assez de places dans les écoles

Faute de recensement linguistique, les chiffres officiels ne permettent pas de mesurer avec précision l’évolution de la population néerlandophone à Molenbeek. Mais Annalisa Gadaletta le confirme : « De plus en plus de familles néerlandophones s’y installent ». Souvent « de classe moyenne », elles sont plutôt « éduquées » et « professionnellement actives dans le social ou des métiers intellectuels », note l’échevine.

Arrivés il y a vingt ans, Dis et son épouse Helga ont vu la commune changer : « La grosse différence avec notre époque, c’est qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus d’infrastructures pour Néerlandophones, comme des écoles à pédagogie alternative ».

C’est de l’une de ces écoles dont rêvaient Sven et Liesbeth pour leur fils de deux ans. Le couple, qui vient tout juste d’emménager à Molenbeek, a pourtant dû se contenter d’une école de l’autre côté du canal, à Bruxelles-Ville, par manque de place à Molenbeek.

L’enseignement néerlandophone, qui regroupe près de 20 % des enfants molenbeekois en âge scolaire (soit environ deux mille élèves) ne parvient pas à combler la demande. « L’année dernière, 420 enfants n’ont pas eu de place dans une école néerlandophone », explique l’échevine Annalisa Gadaletta qui voit là une façon de « mesurer l’intérêt grandissant pour les services néerlandophones à Molenbeek ».

Depuis le salon de Sven et Liesbeth, on voit l’eau brillante du canal, qui bouge à peine. La grande roue du marché de Noël de Sainte-Catherine semble à portée de main. L’appartement, aux allures de loft, a été conçu par l’ancien propriétaire architecte, « un Flamand lui aussi » glisse Sven avec un sourire. Mais, quand on le questionne sur la présence des Flamands dans sa commune, le jeune père est plutôt sceptique : « Ah, il y en a de plus en plus, vraiment ? » Sven préfère souligner que Molenbeek est plus complexe et diversifiée qu’on ne le croit : « On retrouve le monde entier ici. Pas que des Marocains ou des Flamands ». Quant aux risques d’embourgeoisement, il faut selon lui « faire attention à ce que cela ne chasse pas les habitants orignaux. Mais un peu de gentrification ne fera pas de mal au quartier ».

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3 Commentaires

  • Posté par Dewarichet Louis, mardi 19 décembre 2017, 14:46

    En même temps Bruxelles est la capitale de la Belgique et de la Flandre et originellement une ville flamande, donc le titre de l'article est un peu aberrant! Les Flamands sont chez eux à Bruxelles et d'ailleurs partout en Belgique vu que nous restons toujours UN pays.

  • Posté par Weissenberg André, mardi 19 décembre 2017, 10:21

    C'est du vent, tout ça! D'ailleurs, le centre culturel flamand (Plateau ...) n'est même pas à Molenbeek, mais à Koekelberg, en bordure du parc Elisabeth. Sinon, c'est bien vrai que tous les logements neufs "intéressants" sont captés par les Flamands (comme dans la résidence Cap Horn, du projet Rive Gauche historique de 1994, sur la Place Voltaire, LE projet de "mixité sociale" chère et cher (dans tous les sens de l'acception du terme) à Flupke Moustache, et qui a d'ailleurs capoté pour cette raison!). Ces logements sont d'ailleurs surtout occupés par des fonctionnaires flamands (comme le patron flamand de l'administration de la TVA) ou des employés du secteur public et/ou associatif flamand.

  • Posté par Philippe Bernard, mardi 19 décembre 2017, 9:23

    Comment ? Que le quartier devienne bobo et que mon loft acheté 250.000 euros, se revende le double dans 5 ans ! Non vraiment, je ne suis pas d'accord ! Le quartier doit resté multiculturel meneer ! Mouais... et mon cul, c'est du poulet ?

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