Fake news : l’afflux du flou

Fake news : l’afflux du flou
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Le « nouveau mot 2017 » des internautes sollicités par Le Soir est la locution féminine fake news. Après spoiler (2015) et Brexit (2016), les suffrages se sont portés cette fois encore sur un emprunt à l’anglais, au grand dam de celles et ceux qui voient dans ce choix lexical une nouvelle reculade des francophones face à l’hégémonie anglo-saxonne.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux équivalents français ont été proposés, tels fausse nouvelle ou contrevérité . Mais ceux-ci confondent « fausse information » et « information falsifiée ». Sont préférables des traductions comme canular , intox ou des créations comme infox , infausse . Cela suffira-t-il à concurrencer le vocabulaire de l’actuel locataire de la Maison Blanche ? Rien n’est moins sûr…

Un nouveau mot envahissant

Cette année encore, le choix du « Nouveau mot 2017 » confirme l’influence des puissants de ce monde dans la diffusion des néologismes. Fake news l’a largement emporté dans les suffrages (28 %) , devant le mot-valise démocrature (16 %) et [écriture] inclusive (13 %). Fake news aurait commencé à circuler dès les années 1990 sur des chaînes télévisées américaines , avant d’être repris par un certain Donald Trump, ancien animateur de téléréalité, pendant la campagne présidentielle américaine de 2016. Propagée par les réseaux sociaux et les médias, la locution a gagné un large public en 2017, année durant laquelle le nombre de ses occurrences a quintuplé par rapport à 2016. Il ne se passe pas un jour sans qu’on ne la rencontre sur les réseaux sociaux ou au détour d’une conversation parfois éloignée de la sphère politique. Elle apparaît tantôt sous sa forme complète, tantôt sous la forme abrégée fake qui devient alors un nom masculin.

Quel sens prend fake news lorsque des francophones l’emploient ? Dans un précédent billet de cette chronique, consacré à une autre locution popularisée par l’administration trumpienne, fait alternatif, je soulignais que fake news ne désigne pas, à proprement parler, fausses informations (anglais false ), mais des informations manipulées (anglais fake ), travesties en « vraies » informations. Au sens propre, les fake news apparaissent dans des publications qui se donnent les apparences extérieures de véritables articles de presse, relayées par des sites qui cherchent à se faire passer pour des organes de presse officiels.

Les récentes campagnes électorales aux États-Unis et en France ont largement puisé dans le registre des fake news , lesquelles se propagent aisément via les réseaux sociaux. Certaines personnalités médiatiques en font régulièrement les frais. Même votre quotidien favori n’a pas échappé, en mars dernier, à ce type de détournement . Dans tous ces contextes, il y a falsification volontaire de l’information, émanant de sources plus que douteuses. Cette supercherie est à distinguer de la publication d’informations erronées par des organes de presse officiels n’ayant pas suffisamment vérifié leurs sources ou dont la bonne foi a été abusée par un informateur… mal informé.

Une sémantique floue

Combien d’utilisateurs francophones de fake news distinguent false et fake ? Sans doute pas une majorité, comme en témoigne le glissement de sens très fréquent qui assimile fake news à une « fausse information ». Plusieurs propositions de traduction vont dans ce sens : fausse nouvelle, mensonge, contrevérité . La volonté de maquiller la vérité se retrouve peut-être mieux dans info[rmation] bidon , intox, canular, bobard , etc.

Quelques créations tentent également de faire pièce à l’envahissant fake news : infox , mot-valise issu de info et intox, infaux , forgé à partir de info et faux – mot qui se révèle toutefois ambigu à l’oral, raison pour laquelle certains lui préfèrent le féminin infausse . Plusieurs proposent de remettre à l’honneur des noms de même signification tombés dans l’oubli, comme forgerie, bouteillon ou bouthéon.

D’autres glissements de sens affectent la signification originale de fake news . Cette locution en vient à désigner des informations parodiques (celles que diffusent des sites comme Le Gorafi en France ou Nordpresse en Belgique, des comptes parodiques Twitter ou Facebook), parfois même des publications racoleuses, les putaclics (pièges à clics) déjà abordés dans cette chronique. En fin de compte, fake news peut être associé à toute information susceptible d’être contredite, dès lors qu’elle n’est pas compatible avec nos convictions.

À chacun sa vérité ?

Les sens multiples de fake news ont-ils une quelconque importance en dehors du cercle des linguistes ? Oui, quand on constate que les approximations sémantiques dans l’emploi de cette locution ouvrent la porte à de graves dérives par rapport aux principes démocratiques. Lorsque le discrédit est jeté sur certains médias officiels en les accusant de fabriquer des fake news , on crée la confusion entre ceux-ci et les propagateurs d’informations volontairement trompeuses.

Se distille ainsi un soupçon généralisé à l’égard des sources d’information, ce qui rend l’opinion publique plus sujette à des manipulations. D’où la question posée par Corentin Di Prima : « Comment éviter que la désinformation devienne la norme, tout en préservant la liberté d’expression ? » En réponse, Martine Simonis, Secrétaire nationale de l’Association des journalistes professionnels, plaide pour un journalisme qui revendique la qualité comme « marque » : cette stratégie serait plus à même de lutter contre la désinformation que des mesures juridiques coercitives peu adaptées à ces réseaux sociaux qui ne connaissent pas de frontières. Il y a là une réponse – anticipée – au récent projet du président Macron souhaitant légiférer contre la désinformation en ligne, annonce qui a suscité bien du scepticisme.

Dans cette perspective, il est plus pertinent – et hautement nécessaire – de soutenir les journalistes dans l’exercice, toujours plus complexe, de leur métier, par exemple en leur permettant une vérification des informations ( fact checking ) plus fiable et plus rapide, ce qui est une des mesures envisagées par l’Union européenne. Sans perdre de vue, comme le rappelle Corentin Di Prima dans un récent éditorial, la responsabilité qui incombe à chacune et chacun d’entre nous : «  les citoyens ne peuvent s’abstraire d’interroger leur attitude face aux informations qui déferlent sur leurs écrans et qu’ils partagent ou commentent parfois sans les lire. En interrogeant leur provenance et en refusant de se laisser enfermer dans le confort idéologique que leur prémâchent les algorithmes.  »

Le linguiste ajoutera : et en scrutant la qualité de leur « mise en mots » …

 
 
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