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Les pamphlets de Céline entre la chape du silence et le vacarme des polémiques

La réédition des pamphlets de l’écrivain français a enflammé le débat depuis quelques semaines. Ceux-ci, qu’il convient de replacer dans le contexte de leur époque, sont le témoin et l’acteur d’un pan capital de l’histoire contemporaine, d’où l’intérêt d’une réédition pour la recherche scientifique, estime l’auteur de cette carte blanche, qui a par ailleurs soutenu une thèse sur le rapport au temps dans l’œuvre de Céline.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

L’encre mêlée au sang de l’Histoire ne sèche pas. Les pamphlets de Céline ne cessent de hanter le débat public. Entre les lignes de ces livres s’accroche un passé qui ne peut pas passer, mais enraie le discours dans un carrousel d’invectives, toujours les mêmes d’une décennie l’autre. En 2032, les pamphlets de Céline seront republiés, c’est une certitude ; le débat reviendra, identique – seuls les noms auront changé.

Peut-être convient-il de prendre du recul. Les pamphlets de Céline sont des livres importants : importants par leur dimension historique et idéologique ; importants par leur réception ; importants du point de vue de la littérature. Avec les pamphlets, l’œuvre de Céline se détache de la transposition du passé personnel pour se tourner vers le présent dans le but de provoquer une réaction. Les idées de Céline ne se caractérisent pas par leur originalité. Alice Kaplan (1) et Régis Tettamanzi (2) se sont lancés dans l’exploration du labyrinthe des sources de ces textes émaillés de reprises inavouées et de citations détournées. Les pamphlets de Céline permettent de se plonger dans une culture de l’antisémitisme formée tout au long du XIXe et du début du XXe siècle, de comprendre le fonctionnement de son imaginaire, de ses métaphores et des mythes autour desquels elle se structure. Céline ne cesse de brasser cette matière ; il l’investit de son imaginaire ; elle entre en écho avec ses obsessions personnelles. Surtout, il met au service de ses idées toute la puissance de son style. Dans les pamphlets, la politique ne peut pas être séparée de la poétique.

Un instantané des mentalités de l’époque

L’importance des pamphlets de Céline dépasse le cas personnel de l’écrivain. Il ne faut pas oublier que Bagatelles pour un massacre fut un retentissant succès de librairie et reçut un accueil favorable dans une partie de la presse, y compris de gauche. Qu’on le veuille ou non, les pamphlets existent. Ils sont les témoins et les acteurs d’un pan capital de l’histoire contemporaine. Analyser la chronique de l’année 37 qu’est Bagatelles ainsi que sa réception donne un instantané des mentalités dans le monde culturel français à la veille du second conflit mondial et met en évidence la montée en tension des imaginaires qui le précède.

Une double action

Les pamphlets de Céline sont des textes dominés par l’angoisse de l’Autre. Céline y décrit la France comme une forteresse assiégée dont les frontières poreuses sont infiltrées par des hordes étrangères. Il prédit qu’elles réduiront les « indigènes » à l’état de minorité et dénonce la complicité d’élites vendues à la mondialisation que représentent, pour lui, l’Internationale communiste et le capitalisme américain. Loin de les opposer, le polémiste les voit comme les deux branches de la conspiration juive. L’obsession de la décadence entre ainsi en résonance avec l’imaginaire du Grand Complot pour prôner une double action : couper (dresser des barrières étanches, purger le corps social) et relier (recréer le « nous » fantasmé de la communauté).

© DR.
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Spéculation malsaine

Quelle attitude faut-il adopter devant ces textes qui nous questionnent et nous choquent ? La chape de silence sous laquelle on tente de les enfermer ne fait que renforcer la fascination qu’ils exercent. L’interdiction de les publier ne les a pas fait disparaître. Elle a, au contraire, engendré une spéculation malsaine autour des éditions originales sans empêcher la circulation sauvage du texte brut sur internet.

Si passer les pamphlets sous silence est impossible, en parler n’est pas aisé. La seule mention de leur titre enflamme le débat, comme si la virulence pamphlétaire ne pouvait qu’entraîner l’échange de nouveaux pamphlets. Souvent, la polémique s’enlise à l’orée du texte, crispée autour de la question « peut-on lire ces livres ? »

Eviter les postures extrêmes

Entre le silence et l’invective, la seule voie possible est celle, lente et patiente, de la recherche scientifique. Son approche méthodique et distanciée est nécessaire pour éclairer la complexité de ces livres. L’un des enjeux de la critique est de comprendre leur place au sein de l’œuvre en évitant deux postures extrêmes : la tendance à analyser toute l’œuvre de Céline à partir d’eux, pour la rejeter en bloc ; la tentation de créer une frontière étanche entre les romans et les pamphlets, pour pouvoir parler des premiers et ignorer les seconds. Il convient surtout de replacer ces livres dans leur contexte pour en appréhender le sens avec justesse et pouvoir, à travers eux, mieux comprendre une époque.

Cette démarche a présidé à la publication au Canada d’une édition critique des pamphlets établie par R. Tettamanzi et nourrie par une très riche documentation (3). Cette édition ne peut cependant être vendue en dehors de ce pays. Aujourd’hui, les éditions Gallimard ont renoncé à une édition scientifique de ce type. Une telle publication fournirait pourtant un outil de travail précieux pour tous ceux qui s’intéressent à Céline, mais aussi à l’histoire de l’antisémitisme, de l’entre-deux-guerres et de la Deuxième Guerre mondiale.

En 2032, l’œuvre de Céline tombera dans le domaine public et une étude juridique (4) montre que rien ne pourra empêcher légalement n’importe quel éditeur de publier les pamphlets – pour peu qu’il ne soit pas sensible aux pressions. Rien ne garantit que cette édition sera accompagnée d’une mise en contexte et d’un travail scientifique de valeur. Dans la fièvre des polémiques, la question a donc été mal posée. Il ne fallait pas se demander « doit-on republier les pamphlets ? », mais « quelle réédition souhaitons-nous, eu égard aux enjeux de ces textes, puisque celle-ci est, de toute façon, inéluctable ? »

(1) A. Kaplan, Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre, Du Lérot, 1987. (2) R. Tettamanzi, Esthétique de l’outrance. Idéologie et stylistique dans les pamphlets de L.-F. Céline, Du Lérot, 1999. (3) Céline, Écrits polémiques, Éditions Huit, 2012 (4) L. Burkard, Les pamphlets de Céline et leur interdiction en droit, dans Céline et l’Allemagne, Société d’études céliniennes, 2013.

 

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1 Commentaire

  • Posté par De Bilde Jacques, samedi 20 janvier 2018, 9:15

    "Il convient surtout de replacer ces livres dans leur contexte pour en appréhender le sens avec justesse et pouvoir, à travers eux, mieux comprendre une époque". Mais justement, est-il judicieux de publier ces pamphlets alors qu'aujourd'hui nous assistons à une montée de l'antisémitisme et du racisme en général. N'est-ce pas leur donner de l'eau à leur moulin?

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