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Evoquer «la communauté musulmane» est une entorse à la laïcité

Les récentes sorties politiques du MR sur la laïcité constitutionnelle, celle d’un ministre sur la Grande Mosquée et celle de l’Union des Mosquées de Bruxelles ont incité les auteurs de cette carte blanche à pointer un paradoxe sur la laïcité mais également une ambiguïté dangereuse et récurrente concernant « la communauté musulmane ».

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

Les déclarations politiques de bonne intention sur la laïcité sont devenues un marronnier. C’est pourtant bien en Belgique que les relations entre les cultes et les institutions politiques présentent le plus d’originalité, de contradictions et d’inégalités sur plan laïque, justement. Surtout si l’on prend également en considération les récentes sorties sur la laïcité dans la Constitution ou encore l’actualité de la Grande mosquée qui nous repose la question de l’immixtion du politique et du religieux, en l’occurrence, pour ce qui est du rapport à l’islam.

En Belgique, on se réclame de la neutralité. Et certains y voient un synonyme de la laïcité. Mais le concept de neutralité valorisé en Belgique s’entend comme un droit à l’autonomie des courants philosophiques ou religieux. Alors que le concept de laïcité, tout en soutenant la neutralité de l’Etat, s’inscrit dans un projet d’émancipation de la société et des individus en particulier en les soustrayant des influences cléricales, y compris celles qui s’exerceraient à l’école. En résumé, la Belgique est neutre et on insiste sur l’idée que « le politique n’a pas à se mêler du religieux ». Alors que la France est laïque et on insiste sur l’idée que « le religieux n’a pas à se mêler du politique ».

Gardienne d’un islam conformiste

Mais curieusement, c’est dans le pays où l’on affirme que le politique n’a pas à se mêler du religieux qu’il le finance et s’occupe de sa Grande mosquée. Aussi, grâce au cadre constitutionnel belge, les structures islamiques – principalement des mosquées – ont institué un organe symbolique et représentatif du culte islamique face à l’Etat, de sorte que sont ainsi financés un clergé islamique et des mosquées.

A cet organe du culte, l’Exécutif des Musulmans de Belgique, est venu se greffer un conseil des théologiens pour gérer des questions religieuses. Ainsi, l’Etat belge finance ce qui s’érige en une autorité morale, qui avec les mosquées devient, disons-le clairement, la gardienne, parmi d’autres, d’un islam conformiste et un des canaux d’une vision normative de ce qu’est l’islam en Belgique. L’Etat belge finance ainsi ce qui peut s’avérer non seulement un frein au projet d’émancipation des individus au cœur du projet laïque mais aussi soutient le cléricalisme notamment par le biais des cours de religion dans l’enseignement officiel.

Mais ce n’est pas tout. Notre Constitution exprime de façon assez claire la conception belge de la citoyenneté : à savoir que tous les individus, quelle que soit leur conviction philosophique ou religieuse, sont avant tout des citoyens, égaux en droit et libres. Rien n’est donc censé faire écran entre l’individu et l’Etat. Par conséquent, l’Etat ne devrait en aucun cas renvoyer à la condition de musulman, ou pire, essentialiser les « musulmans » sans respecter leur diversité et les présenter comme un bloc homogène appelé « la communauté musulmane ».

Un projet laïque négligé

Or, faire de ces derniers une entité distincte du reste de la nation, est-ce bien laïque ? « La Communauté musulmane de Belgique » : c’est pourtant bien en ces termes qu’un Ministre fait rapport au Roi dans un Arrêté Royal qui concerne l’EMB, l’Exécutif des Musulmans de Belgique. On est bien loin d’un projet laïque qui plus que jamais est une nécessité ! Effectivement, le critère principal de la laïcité n’est pas respecté. Il n’y a pas véritablement séparation de l’Etat et des Eglises en Belgique. Or, cette séparation est gage de la liberté de conscience en se refusant à enfermer les individus dans leurs appartenances philosophiques. En effet, si la liberté de croire et de pratiquer la religion de son choix est garantie par l’Etat, la liberté de ne pas croire, de ne pas pratiquer l’est un peu moins en ce qu’il ne soutient pas la possibilité pour un individu de s’affranchir de son prétendu groupe ou des normes en vigueur au sein de celui-ci.

Vraiment, il est plus que temps que l’Etat cesse de prendre en compte l’existence d’une prétendue « communauté musulmane » – entité distincte, essentialisée mais qui ne repose sur rien – pour ne considérer les « musulmans » que comme des individus, autonomes, jouissant des mêmes droits et devoirs que leurs concitoyens. Ceci dit, s’il est indéniable qu’est répandue dans le discours politique cette manie qui consiste à essentialiser les « musulmans », force est de constater que l’EMB n’est pas en reste dans cette obsession qui tend également à essentialiser ceux que l’on pense représenter soi-même comme démonstration hégémonique. L’appréhension de l’islam, de son univers symbolique et des « musulmans » ne peut s’opérer valablement qu’en évitant ces abus de langage ou instrumentalisations.

Maladresse

En effet, lorsque l’EMB prend position dans un communiqué pour « l’ensemble de la communauté musulmane », c’est soit une méthode fallacieuse soit une maladresse lourde de conséquence. Quelle est la logique de ces religieux qui sont en général les premiers à crier au « pas d’amalgames » alors que ce sont aussi eux les premiers à faire l’amalgame en présentant les citoyens de culture musulmane comme d’un seul corps, à la tête duquel ils dominent ? Se présenter en communauté distincte est la meilleure façon de se faire interpeller en bloc, et accessoirement donner du crédit aux théoriciens du mythe de l’islamisation de la Belgique qui ne capitalisent que sur une prétendue responsabilité collective.

Puis, il est judicieux de rappeler que l’EMB représente les communautés islamiques reconnues dans leurs rapports avec l’autorité civile. S’il a la prétention de mettre sous tutelle les citoyens qui revendiquent une appartenance à la culture musulmane, c’est outrepasser ses compétences et ne pas respecter la réalité. Nombre de « musulmans » ne souhaitent plus être réduits à leur prétendue qualité de fidèle et défendent l’idée d’une émancipation radicale.

Un besoin d’émancipation

Les « musulmans » ont tous les droits en tant qu’individus, ils ne devraient disposer d’aucune législation particulière en tant que « communauté musulmane ». Car, est-ce bien laïque que de partir du postulat qui suppose que chaque citoyen de culture musulmane a fait un choix délibéré d’être accolé ou d’adhérer à une des communautés islamiques reconnues ou non.

Aucune place n’est donc faite à un sens plus complexe, plus large qui envisage la notion d’appartenance à l’islam dans un rapport individuel qui prône la limitation du référentiel religieux dans la vie quotidienne. Beaucoup ne demandent qu’à ce qu’enfin disparaissent ces frontières communautaires qui n’existent que dans les esprits et de devenir enfin des citoyens à part entière de la société belge. Si une véritable lutte en faveur de la laïcité, jusqu’à en modifier la Constitution, est menée, elle sera incontestablement rejointe par de nombreux citoyens de culture musulmane, laïques et émancipés de toute communauté fantasmée.

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1 Commentaire

  • Posté par De Bilde Jacques, vendredi 26 janvier 2018, 11:36

    En quoi le fait d'évoquer la communauté musulmane est une entorse à la laïcité? Même si je suis athée je ne partage pas entièrement les arguments développés dans cet article. On pourrait retourner l'argument en disant que le fait de reconnaître certains cultes (six en Belgique) est une manière intelligente d'instituer le pluralisme religieux dans un Etat qui est neutre et non laïc comme en France. Certes cette reconnaissance officielle entraîne des avantages financiers conséquents comme la prise en charge par l’Etat des traitements et des pensions des ministres du culte, des aumôniers et des professeurs de religion ainsi que l’organisation des cours de religion dans l’enseignement officiel. Elle implique également la reconnaissance des communautés religieuses locales (temples, églises, etc.), qui peuvent dès lors bénéficier de fonds publics pour les travaux d’entretien et de rénovation. En outre, les bâtiments destinés à l’exercice d’un culte sont exonérés d’impôts. De cela on peut en discuter : l’ensemble de ces éléments constitue un enjeu financier important (un peu plus de 500 millions d'euros). Dans sa conclusion, l'auteur plaide en faveur d'une modification de la constitution. Mais, elle a déjà eu lieue. La révision constitutionnelle institue, en effet, que peuvent désormais être rémunérés par l’Etat, Les « délégués des organisations reconnues par la loi qui offrent une assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle » (article 181, §2). La laïcité est donc officiellement reconnue au même titre que les autres confessions depuis 1993. En fait, le vrai débat à l'ordre du jour est celui de la définition de la notion de neutralité. C'est-à-dire dans quelle mesure doit on accepter les manifestations d'ordre religieux dans l'espace public. La discussion autour du port du voile en est le reflet. Dans une étude très intéressante sur le "Pluralisme religieux en Belgique", Corinne Torrekens estime en conclusion : "Or, il semble qu’à l’heure actuelle, le principe de neutralité tend à se construire en tant qu’argument politique visant à rejeter toutes formes d’expression d’identités culturelles et religieuses « autres ». Il est développé par des acteurs incapables de percevoir les marques concrètes de leur propre religiosité (même passée). En ce sens, il revient à considérer que seuls les « autres » sont ethniques au sens de porteurs de signes culturels et religieux. Cette question de la neutralité de l’espace public interroge la capacité de l’identité nationale à intégrer des éléments nouveaux à sa définition. Elle implique que soit pris en considération le fait que les demandes de reconnaissance et de légitimation de l’identité musulmane dans l’espace public sont effectuées par des citoyens belges dont la religion musulmane fait désormais partie intégrante de leur identité et qu’elle doit donc pouvoir, à ce titre, bénéficier d’un droit de cité dans l’espace urbain".

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