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Génération Tariq Ramadan, entre malaise et complot

L’intellectuel et prédicateur islamique Tariq Ramadan a profondément marqué une génération entière de jeunes musulmans à travers ses nombreuses conférences en Belgique. Pourquoi a-t-il été si important ? Et comment cette génération vit-elle aujourd’hui « l’affaire Ramadan » ? Témoignages.

Analyse - Journaliste au service Société Temps de lecture: 7 min

C ’est comme un TGV qui nous passe dessus. C’est super-violent. On ne peut pas y croire, en fait. Ce n’est pas possible. » Dire que l’affaire Tariq Ramadan ébranle une partie de la communauté musulmane est un euphémisme. Comme l’exprime Mohsin, éducateur investi dans le secteur associatif, ils sont nombreux à ne plus savoir que penser du prédicateur qui a été pour eux un mentor, un guide, un exemple, voire une sorte d’idole. Depuis le mois d’octobre, le théologien est visé par deux plaintes pour viol déposées en France. Placé en garde-à-vue puis en détention provisoire à la fin du mois de janvier, l’intellectuel musulman a toujours nié les faits. La justice française doit se prononcer ce jeudi 22 sur son maintien en détention.

À la fin des années 90, début des années 2000, le prédicateur lance le mouvement Présence musulmane dans différents pays francophones, dont la France et la Belgique. À Bruxelles, un collectif se crée et se rassemble autour de l’auteur : des conférences sont organisées chaque mois, des séminaires de quelques jours invitent à approfondir la réflexion. Si le groupe de base reste limité, un large public adhère aux discours du prédicateur. Pour la première fois, la jeunesse de deuxième génération se retrouve dans un nouveau discours sur l’islam. Marouane (prénom d’emprunt) était adolescent quand son oncle l’a emmené pour la première fois à une conférence de Tariq Ramadan à l’ULB. Le jeune homme est rapidement séduit : « Il nous a aidés à développer une identité musulmane complète, là où la société nous demandait de laisser notre religion à la maison. “Arrêtez d’être schizophrènes, nous disait-il, vous n’avez pas à renier une partie de votre identité. Vous n’avez pas à raser les murs.” Il a donné du sens à une identité musulmane européenne. »

« Entre Malcolm X et Martin Luther King »

Du sens, mais aussi de la fierté. Cette fierté retrouvée, reconquise, revient dans la bouche de plusieurs interlocuteurs. Sur le fond, Tariq Ramadan jouait sur plusieurs tableaux : le religieux, mais aussi le registre citoyen. Mohsin, par exemple, était peu porté sur la religion. « Moi, ce qui me plaisait, c’était le registre citoyen et humaniste. Pour nous, Tariq Ramadan, c’était un croisement de Malcolm X et Martin Luther King. Nous qui nous sentions méprisés par la société dominante étions forcément aimantés par son discours de lutte plutôt marqué à gauche. » « On le prenait pour notre chevalier !, s’amuse aujourd’hui un ancien membre du cercle arabo-européen, qui organisait aussi ses conférences à l’ULB. Il n’y avait que lui sur le terrain, qui parlait un français convenable et qui évoquait des questions qui nous concernaient : l’identité, la citoyenneté, l’islamophobie. Quand il passait à la télé, face à tel ou tel polémiste, c’était “Tous derrière Tariq”. C’était notre champion pour les matchs de boxe ! » D’autres le diront beaucoup plus sérieusement : comme un boxeur, Tariq Ramadan, lui, savait rendre les coups, ne se laissait pas marcher sur les pieds. Et semblait être le seul à défendre « les musulmans ».

La lutte contre l’islamophobie en héritage

La lutte contre l’islamophobie reste d’ailleurs un des héritages importants du prédicateur. Le projet de Présence musulmane, qui a aujourd’hui muté en « European Muslim Network » (plus académique, moins influent), était de former et d’outiller des cadres associatifs musulmans, explique Mohsin, qui s’est investi pendant trois à quatre ans : « À l’époque – c’est toujours le cas d’ailleurs – la discrimination était forte, le chômage des jeunes à Bruxelles très élevé, les partis politiques nous instrumentalisaient depuis des années. L’objectif était de faire avancer les luttes citoyennes, tout en restant cohérent avec les valeurs islamiques. »

Objectif en partie atteint. Aujourd’hui, l’islamophobie est une priorité pour le tissu associatif musulman en Belgique et de nombreuses figures importantes de ce milieu proviennent de cette « génération Ramadan ». Hanane, la trentaine, est également militante dans ce courant, elle qui a décidé de porter le voile sur son lieu de travail en 2010, où son arrivée tête couverte du jour au lendemain lui a occasionné quelques soucis. Mais ces revendications identitaires nourrissent aussi la critique. « Je crois qu’on doit cesser de se penser comme minoritaires dans la société, car sur les principes, on ne l’est pas, nuance aujourd’hui Marouane*. Plus on porte un discours identitaire, plus on crée des clivages. Nous ne devons pas penser des solutions uniquement pour la communauté musulmane, mais pour toute la société. »

Profond respect

Aziz*, ancien étudiant à l’ULB impliqué dans l’organisation des conférences de Tariq Ramadan lors de ses venues à Bruxelles, estime pour sa part que le prédicateur, en mettant le focus sur la citoyenneté et l’islamophobie, n’a en réalité jamais mené un réel travail sur les sources islamiques… Ce qui a laissé le champ libre aux prédicateurs plus radicaux qui, eux, s’en sont emparés. Mohsin, lui, affirme au contraire que le théologien a longtemps constitué un frein aux extrémismes, par un discours de conciliation entre l’islam et la modernité. Et que c’est au moment où le prédicateur a désinvesti la Belgique et la France pour se tourner vers Oxford et le Qatar, en 2002-2003, que des salafistes sont entrés dans la brèche, préparant un terreau favorable à Sharia 4 Belgium.

Si certains se sont donc distanciés de la pensée de Tariq Ramadan, ils sont nombreux à conserver un profond respect et une grande admiration pour le théologien. L’annonce des plaintes déposées pour viol leur fait donc l’effet d’un coup de massue. « Un homme de foi ne peut pas sombrer dans de telles affaires, se convainc Hanane. C’est un féministe, en plus ! Comment quelqu’un qui parle d’éthique islamique à longueur de journée peut-il faire ça ? Ça ne colle pas… » « Au départ, avec le premier bouquin, on s’est dit que c’était du business, admet Marouane*. Puis une deuxième plainte, d’autres témoignages, etc. On a des doutes. La déception serait énorme. En fait, on espère tous que ça soit faux.  » « C’est super-violent pour nous, entame Mohsin. Aurait-on été trahi pendant toutes ces années ? »

La tentation du complot

Depuis qu’une pièce du dossier en faveur du prédicateur a été égarée par la justice pendant plusieurs semaines, les admirateurs de Ramadan, qui restaient très prudents, osent davantage prendre sa défense. « Le doute est quand même permis, glisse Mohsin. Caroline Fourest essaie de le faire tomber depuis 20 ans. Je respecte les accusations des victimes mais je ne peux pas balayer d’un revers de la main la collusion entre ces victimes et les ennemis de Ramadan. »

L’objectivité de la justice est aussi fortement mise en doute, notamment à travers la campagne #FreeTariqRamadan sur les réseaux sociaux. Hanane relaye la campagne sur son compte Facebook. Elle en reprend d’ailleurs des éléments de langage. Et parle par exemple de « nouvelle affaire Dreyfus », de procès politique, de « deux poids deux mesures ». « Le bruit que font certains musulmans sur cette affaire est proche de l’hystérie et est complètement contre-productif, estime par contre Aziz, ex-étudiant du cercle arabo-européen. Tout le monde s’improvise juriste, connaît la présomption d’innocence sur le bout des doigts ! Cette façon de toujours réagir de façon identitaire est problématique. Ils en viennent à oublier qu’il y a peut-être des victimes… »

Inquiets ou sereins, tous nos interlocuteurs attendent que la justice fasse son travail. Aziz, aujourd’hui engagé dans une réflexion plus critique sur l’islam, espère surtout que cette affaire poussera la communauté à s’interroger sur son rapport à la sexualité, au-delà du cas Ramadan : « Une morale sexuelle totalement schizophrène est encore enseignée dans la communauté musulmane. Il y a un vrai débat à mener sur cette question. »

 

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