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Le wallon n’est pas une langue qu’on spotche

Un label vise à revigorer les langues régionales dans les communes wallonnes. Il y a urgence. En un siècle, elles sont passées de 80% de locuteurs à 10%.

Journaliste au service Société Temps de lecture: 4 min

Le wallon est mort, vive le wallon ! Dans le sud du pays, les noms de crèches, gîtes, clubs sportifs et confréries folkloriques s’en réclament fièrement, en signe d’attachement à cette langue latine que le français a presque totalement éclipsée au XXe siècle. Les wallonismes, des mots issus principalement du wallon ou du picard, font partie du langage courant en Belgique francophone. Pour la plupart d’entre nous, pas besoin de traduire « baraki » ou « bièsse » : on a affaire à un plouc ou un idiot qu’on aura peut-être envie d’écraser ou « spotcher ». Idem quand de l’eau « splite » ou « spritche », c’est une « une loque » qu’on va utiliser pour frotter, c’est-à-dire « reloqueter ».

Et pourtant, malgré ces quelques survivances lexicales, le wallon se meurt à petit feu. En à peine un siècle et trois générations, les quatre langues régionales du sud du pays – le wallon, le picard, le gaumais et le champenois – ont perdu de leur vitalité. « En 1920, une enquête menée par le militant liégeois Joseph-Marie Remouchamps faisait apparaître que 80 % de la population wallonne utilisait une de ces quatre langues régionales, y compris dans ses rapports avec l’administration, tandis que 23 % des conseils communaux se faisaient exclusivement en wallon, retrace le linguiste de l’UCL et chroniqueur Michel Francard qui a publié en 2013 une Histoire de la Wallonie. Aujourd’hui, même si on ne dispose pas de chiffres officiels des pratiques linguistiques en Belgique, on évalue qu’environ 10 % des Wallons pratiquent ou sont en contact avec l’une des quatre langues régionales. »

Si cette dégringolade du nombre de locuteurs wallons est sévère, le linguiste recadre toutefois : « 10 % de la population wallonne, cela représente quand même environ 360.000 personnes, soit davantage que les locuteurs recensés comme parlant le breton ou le corse et pas loin du nombre de ceux qui pratiquent le luxembourgeois. »

Agir pour sauver les langues régionales

Les langues régionales en Belgique n’ont donc pas dit leur dernier mot. Mais pour assurer leur survie, il faut agir. C’est en ce sens qu’a été pensé le label Ma commune dit oui aux langues régionales, lancé ce jeudi par la ministre wallonne Alda Greoli (CDH) en collaboration avec dix communes wallonnes – lire ci-dessous.

Pour Malmedy, l’une des communes participantes, la signature de ce label est hautement symbolique, explique le bourgmestre Jean-Paul Bastin : « Le wallon fait partie intégrante de notre identité. Nous sommes des nouveaux Belges, depuis 1919, et bien que nous ayons été Allemands un temps, nous avons toujours été latins. Lors de la tentative de germanisation forcée, c’est par le wallon que nous avons résisté. Ça a une dimension culturelle, mais aussi identitaire et historique. »

« Pas un spectacle d’école ne se passe sans un sketch ou un chant en wallon et toutes les rues de la ville sont dans les deux langues  », assure le bourgmestre de Malmedy, pour qui « tout l’enjeu est que les générations suivantes le parlent ».

« L’avenir de nos langues régionales est compromis parce qu’il n’existe plus de transmission intergénérationnelle, confirme Michel Francard. Tous les spécialistes de la planification linguistique préconisent donc des mesures volontaristes. C’est l’idée du label. On songe à l’éducation pour se réapproprier la maîtrise de la langue. Mais aussi au théâtre. Selon des chiffres de l’Union culturelle wallonne, les spectacles en langue régionale attirent 200.000 personnes par an. »

Le théâtre comme support linguistique

Le public ne parle pas forcément le wallon, mais la gouaille des personnages et le support de la scène font le reste, comme au théâtre Al Botroûle, bien connu des Liégeois depuis 50 ans. Le marionnettiste Jacques Ancion incarne l’âme du lieu et donne voix à chacun de ses personnages, dont le fameux Tchantchès, icône frondeuse du folklore liégeois. Pour lui, « le théâtre est le vecteur principal du wallon depuis le XIXe siècle. Ici, l a plupart des spectacles sont donnés en français, mais des mots wallons sont ajoutés. En revanche, une représentation d’« Ubu Cocu », d’Alfred Jarry, sera bientôt donnée en wallon pur. »

« Le déclin des troupes wallonnes dans le pays est dû à l’apparition de la télévision qui a projeté des spectacles en wallon et a provoqué une désaffection de la part de ces petites troupes régionales, retrace le marionnettiste. Depuis vingt ans, on assiste à une résurrection de ces troupes, avec des jeunes qui apprennent à jouer en wallon. »

Jacques Ancion a appris la langue wallonne à l’école, un peu, mais surtout chez lui grâce à son père : « Je dis souvent que le wallon est ma langue paternelle », explique-t-il dans un rire. Le marionnettiste attache de l’importance à la transmettre en touchant « le plus de gens possible », avec des expressions typiquement wallonnes. Mission accomplie dans sa famille puisque ses enfants en usent, suscitant chez lui étonnement et fierté. C’est aussi leur langue paternelle.

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8 Commentaires

  • Posté par VANORLE Bernard , vendredi 2 mars 2018, 22:12

    Si une langue veut rester vivante, elle doit aussi évoluer avec son temps et se renouveler. Le vocabulaire wallon est riche dans des domaines comme l'agriculture, l'artisanat, les métiers d'autrefois, les toponymes, les surnoms, les expressions populaires, les foires, les jeux, les us et coutumes et j'en passe. Il n'a pas pris le train de la modernité et des nouvelles technologies et a stagné. Depuis les années 60-70, c'est un constat. A l'époque, les enfants qui parlaient encore un peu le wallon en ont été empêchés, car il leur faisait (paraît-il) commettre des fautes en français. Mettre les 2 langues en parallèle pour montrer leur appartenance au latin et leur étymologie semblable aurait été plus judicieux; mais bon, c'était une autre époque. Cette tentative de relancer le wallon n'est pas la première. J'espère qu'elle ne sera pas la dernière. Je la salue et je l'encourage vivement.

  • Posté par Michiels Laurence, vendredi 2 mars 2018, 16:59

    Les flamands ont imposé une langue artificielle semblable au néerlandais des Pays-Bas. Les dialectes sont trop différents en Wallonie pour faire de même. Elles sont condamnées à long terme. Il n'en restera que des expressions et quelques mots.

  • Posté par Michiels Laurence, vendredi 2 mars 2018, 16:59

    Les flamands ont imposé une langue artificielle semblable au néerlandais des Pays-Bas. Les dialectes sont trop différents en Wallonie pour faire de même. Elles sont condamnées à long terme. Il n'en restera que des expressions et quelques mots.

  • Posté par Rahier Pierre, vendredi 2 mars 2018, 14:47

    Le wallon, on ne le "spotche" pas partout et, en tout cas, pas à Liège où on ne le "språtch' " pas (non plus).

  • Posté par Stampe Jérôme, vendredi 2 mars 2018, 11:41

    10% de locuteurs? Je ne connais personne qui parle encore wallon, au mieux, quelques personnes âgées qui le comprennent encore mais de là à l'utiliser…

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