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L’inquiétant laboratoire italien

On dit souvent que la Péninsule est un laboratoire pour le continent. Si c’est le cas, et si ce qui se passe en Italie arrive un jour ou l’autre chez nous, on peut s’inquiéter quand on dresse le bilan d’une campagne électorale minable, violente et sans relief.

Édito - Rédacteur en chef Temps de lecture: 4 min

C’est curieux l’Italie. Voilà un pays que l’on connaît tous par son patrimoine, sa gastronomie, sa culture, son art de vivre, sa mode ou encore son tourisme, mais dont on suit finalement assez peu l’actualité et les soubresauts, parce qu’ils nous semblent souvent compliqués ou lointains. Pourtant, c’est la troisième économie de la zone euro, avec une véritable influence sur toute l’Europe.

En outre, on dit souvent que la Péninsule est un laboratoire pour le continent. Que ce soit pour la politique, la culture ou les thèmes sociétaux. Si c’est le cas, et si ce qui se passe en Italie arrive un jour ou l’autre chez nous, on peut s’inquiéter quand on dresse le bilan d’une campagne électorale minable, violente et sans relief. Les mots sont durs mais ne sont malheureusement pas trop forts. Mais cette campagne hors du commun est aussi une espèce de photographie géante de phénomènes majeurs de l’époque que nous vivons.

1 La montée du populisme. Rarement on aura assisté, en Europe occidentale, à une campagne d’une telle violence. À la fois dans les mots mais aussi – et c’est lié – dans les actes. Les leaders politiques ont, une fois de plus, une fois trop, rasé gratis en promettant tout et n’importe quoi et le reste du temps ils se sont insultés. Mais surtout, on a vu, au nord et au sud, des actes racistes répétés, une population sous tension et une campagne totalement clivante autour d’un fait divers sordide à Macerata. Conséquence: les deux partis qui montent dans les sondages sont le Mouvement Cinq Étoiles, première formation de la Péninsule et la Lega, plus à droite que jamais.

2 Le thème des migrants. On ne parle que de cela en Italie. Avec deux éléments importants: la droitisation du débat et de la société, d’une part, et la montée du sentiment antieuropéen, de l’autre. Car toute l’Italie, qu’elle soit de gauche ou de droite, a le sentiment d’être abandonnée par l’Europe dans ce dossier complexe, multiple et délicat. «Nous avons 600.000 migrants chez nous, que fait l’Europe?» entend-on de Milan à Lampedusa. Avec la conviction, terrible, que si on laisse la situation telle quelle, c’est une bombe à retardement, sociale et politique, qui explosera un jour ou l’autre. «L’Europe dit que l’Italie retourne vers le fascisme? Mais que fait-elle pour aider l’Italie à contrer les discours simplistes de l’extrême droite face à l’afflux des migrants?». Une question posée par beaucoup d’Italiens qui vivent mal le fait qu’on les montre du doigt et qu’on n’insiste pas assez sur le formidable élan de solidarité qui traverse, aussi, leur pays.

3 Le chambardement politique. Le laboratoire italien, c’est à la fois la capacité de remettre en selle un Berlusconi inéligible, usé et toujours aussi caricatural, tout en plébiscitant le Mouvement Cinq Étoiles, crédité de 30% des voix dans la plupart des sondages et donc premier parti d’Italie malgré les scandales à répétition qui touchent cette nouvelle formation. C’est assez schizophrénique: les Cinq Étoiles sont à la fois le renouveau la politique et toutes les limites de ce renouveau: manque de professionnalisme, corruption de certains candidats, etc. Ceci dit, même touché par un scandale de détournement d’argent public, le Mouvement n’a pas perdu sa dynamique dans les sondages; tant les autres partis sont discrédités. Au milieu de tout cela, et c’est sans doute le plus dangereux, la Lega de Matteo Salvini a le vent en poupe en surfant sur une vague nauséabonde anti-migrants.

4 La crise de la social-démocratie. Après la France, l’Allemagne et bien d’autres pays européens, la gauche sociale-démocrate risque de sortir bien affaiblie du scrutin. À cause de la contre-performance personnelle potentielle de Matteo Renzi, certes, mais aussi et surtout par la quadrature du cercle désormais classique de la gauche: comment incarner l’Europe, l’austérité économique et garder ses valeurs de défense de droits, du pouvoir d’achat et de la sécurité sociale?

5 L’abstention. Et si ce dernier point était, dans le fond, le plus important? En Italie, on parle politique partout, tout le temps, en famille, au bar, à la télé, même au foot. Et depuis longtemps. Mais 4 Italiens sur 10 ne savaient pas encore, la semaine passée, pour qui ils allaient voter. Et s’ils allaient voter. Tant le «spectacle» qu’on leur a proposé durant cette campagne leur semble indécent. Et tant la politique leur donne un sentiment d’impuissance, voire de nuisance.

Populisme, rejet de la politique, clivage de la société, montée de la violence, le tableau est bien noir, mais c’est pour tout cela qu’il faut regarder l’Italie en face pour comprendre et analyser des enjeux qui sont aussi les nôtres.

 

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3 Commentaires

  • Posté par Dauby Josse, samedi 3 mars 2018, 20:38

    Bonjour M. Berti, je lis avec attention votre journal depuis quelques dizaines d’années. Je suis très intéressé pour des raisons familiales, par la vie culturelle, quotidienne et politique en Italie depuis aussi longtemps. Jamais, dans vos articles, comme Saviano d’ailleurs, vous ne faites allusion à la situation matérielle des migrants (600000) en Italie. Beaucoup sont occupés en qualité « d’esclaves » dans les oliveraies des Pouilles, la récolte des tomates dans tout le sud, la gestion des troupeaux, des vignobles de Toscane, logés dans des baraques au fond des terrains, en secret, pour 1 E par jour avec le concours des autorités locales parfois, de la mafia, le plus souvent. Des articles documentés du « Corriere » y ont consacré des études fouillées. Personne n’en parle dans le reste des pays européens et l’UE verse 35€/jour par migrant accueilli. Aujourd’hui, malgré ce fait, l’immigration est au centre des argumentaires des partis populistes, des berlusconiens jusqu’à l’extrême droite néomusolinienne ou de la Ligue. Si cette information n’était pas correcte, comment expliquer autrement que l’Italie ne protesta que mollement à l’arrivée massive des migrants depuis des années si ce n’est maintenant … en période électorale. Cette information est évidemment à lire en parallèle avec le départ de 150000 jeunes « migrants » italiens souvent diplômés, au chômage, vers le reste de l’UE. Pouvez-vous me donner votre éclairage sur cette question ? Bien à vous Josse Dauby, Grivegnée

  • Posté par Jespers Emmanuel, samedi 3 mars 2018, 18:52

    Merci pour cet article. Heureusement les journalistes sont toujours là et certains risquent leur vie pour nous éclairer dans ce début de siècle sombre et brutal.

  • Posté par Lucas Danièle, samedi 3 mars 2018, 9:03

    Pourquoi ne parle-t-on pas du nouveau parti de gauche Liberi e Uguali? Sa force est très faible pour le moment, mais si personne n'en parle il n'aura aucune chance!

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