Un «Achrome» de Manzoni à Anvers

Lot 479. Guy Vandenbranden, Sans titre, 1980. Est. 2.500-3.200. © D.R.
Lot 479. Guy Vandenbranden, Sans titre, 1980. Est. 2.500-3.200. © D.R.

Les ventes printanières de Bernaerts se tiendront dans leur bâtiment tout fraîchement rénové afin d’accueillir au mieux les visiteurs et les œuvres tout en conservant l’aspect historique des anciens entrepôts et du cinéma. Le remodelage concerne principalement l’entrée et les espaces d’exposition avec l’aménagement d’une « box » rectangulaire abritant trois bureaux dont les murs sont des vitrines où prennent place des objets d’art consignés pour les ventes. Cet espace d’exposition, d’accueil et de recherche donne sur la salle « Parcours » qui complète les zones d’exposition « Verlat » et « Museum ».

Cette réorganisation spatiale ne correspond pas à un changement de cap pour la maison de ventes familiale qui reste focalisée sur les enchères. L’idée n’est pas de jouer dans la cour des galeries mais d’offrir un temps d’exposition plus long aux lots les plus intéressants des ventes, sans interruption entre celles-ci : « Nous avons assez de marchandises pour pouvoir offrir au public des expositions accessibles tous les jours aux heures de bureau, avec en sus une possibilité de se documenter, de consulter notre bibliothèque et de faire appel à quelqu’un de notre équipe », explique fièrement Peter Bernaerts.

De l’art « pauvre » à prix d’or

À la veille des ventes des 19-20-21 et 22 mars, la maison de ventes est en pleine effervescence : un Achrome de Piero Manzoni, sorti d’une collection anversoise et déposé il y a à peine un mois, a donné une tournure exceptionnelle à la vacation. L’œuvre vient d’être authentifiée par Rosalia Pasqualino di Marineo de la Fondation Piero Manzoni à Milan et sera reprise dans le catalogue raisonné en préparation sous le numéro d’inventaire 1389A/18.

À sa rareté, il faut ajouter qu’il s’agit d’un des premiers Achrome (1958) de l’artiste influencé par les monochromes bleus présentés par Yves Klein un an auparavant. À la couleur, Manzoni répond par la non-couleur et à la peinture par la non-peinture ! Il utilise le kaolin dont il sature la toile qu’il plisse selon ses envies avant de la fixer sur un châssis et de pétrifier les formes ainsi apparues. Ce faisant, Manzoni s’amuse à faire du support l’élément essentiel de l’œuvre et à réduire le rôle de l’artiste à l’origine du travail presque à néant. La surface picturale et la gestualité sont bannies, la tradition évacuée et les matériaux détournés de leurs sphères habituelles (ceci expliquant probablement l’abondance de faux Manzoni qui sont traqués par la Fondation qui a d’ailleurs mis en ligne la destruction d’un faux Achrome en bonne et due forme !).

Une autre donnée qui ajoute de la valeur à ce lot est sa provenance. Il faisait partie de la collection de l’artiste Guy Vandenbranden (1926-2014) à qui Manzoni l’avait donné. Vandenbranden en a ensuite fait don à son ami, mécène et collectionneur, le docteur T. Piron avant d’être confié aux Bernaerts (en même temps que d’autres œuvres, comme ces incroyables Gouttes d’eau A 16 de l’artiste coréen Kim Tschang-Yeul de 1976, lot 504, estimation 80-100.000 euros). Mais revenons à cet Achrome estimé 300-400.000 euros, qui est aussi un témoignage important des liens étroits existant entre les artistes anversois du groupe G58 et les artistes internationaux d’avant-garde de et autour du mouvement Zero.

Lot 446. Manzoni, Achrome, 1958. Est. 300-400.000 euros.
Lot 446. Manzoni, Achrome, 1958. Est. 300-400.000 euros.

Il semblerait que Manzoni et Vandenbranden se soient rencontrés vers 1958 à Milan, par l’entremise de Lucio Fontana et de Jef Verheyen. Dans une lettre de 1989, Vandenbranden rappelle que « dans les années soixante, de nombreux artistes anversois, dont Walter Leblanc et moi-même, ont voyagé régulièrement à Düsseldorf, où nous avons maintenu des contacts avec le groupe Zero (Mack, Piene, Uecker), aux Pays-Bas, à Milan où nous sommes entrés en contact avec Manzoni, Crippa, Fontana » (voir David Vermeiren, Guy Vandenbranden. Inner Circle, Anvers, 2016, p. 174).

Nanda Vigo, l’ex-compagne de Manzoni, se rappelle des rencontres entre les deux artistes : « Je me souviens bien de Guy Vandenbranden, un homme très gentil, et je me souviens aussi de lui à l’occasion du spectacle de Piero à Bruxelles. » Ces contacts privilégiés ont permis à Vandenbranden d’exposer en 59-60 à la Galleria Pater et à la galerie de Manzoni à Milan tandis que Manzoni lui-même a participé à une exposition collective du mouvement Zero à la Hessenhuis à Anvers en septembre 1959.

Bernaerts mettra également aux enchères quelques toiles de Vandenbranden des années 80 (lots 474 à 479) mais aussi une torsion de 1972 signée Walter Leblanc (lot 1310, estimation 12-15.000 euros) ainsi que deux encres sur papier de 1975 (lots 1301 et 1302, respectivement estimées 10-12 et 8-10.000 euros) de Jan Schoonhoven (1914-1994). L’artiste néerlandais est surtout connu pour sa participation au groupe Nul formé en 1960 autour d’Armando, Jan Henderikse, Herman de Vries et Henk Peeters. Le groupe qui a existé jusqu’en 1965 a produit des anti-peintures dont les matériaux sont pour la plupart industriels.

 
 
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