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Radicalisation violente: «Il faut poursuivre le travail»

Plusieurs milliers de jeunes ont été touchés par les projets lancés entre 2015 et 2017. La commune a opté pour la prévention et le travail de fond plutôt que pour le sécuritaire.

Journaliste service Bruxelles Temps de lecture: 5 min

Depuis 2013 et les premiers départs de jeunes vers les zones de conflit, Schaerbeek a décidé de s’outiller pour tenter de contrer le phénomène de la radicalisation violente. « À l’époque, tout le monde a été surpris par le départ de ces jeunes à l’étranger », se souvient le bourgmestre Bernard Clerfayt (Défi). Alors que la pression sécuritaire émanant du fédéral est forte, la commune va aussi et surtout s’inscrire dans une approche plus profonde et ce dès 2015. « Notre travail au niveau de l’administration n’est pas d’être un auxiliaire de la police ou son informateur, mais de mener un travail de fond sur la société en vue de développer la résilience des communautés aux discours des prêcheurs de haine. »

Éducateurs de rue, médiation scolaire, l’ensemble des services de prévention ont été mobilisés pour faire face, comme on peut le lire dans le rapport d’activités 2015-2017 sur la lutte contre la radicalisation violente. « Avec le premier subside du fédéral, on s’est demandé ce que nous pouvions ajouter à tout ce que nous avions. » Avec 60.000 euros, la commune a ainsi pu engager une personne pour coordonner la lutte contre la radicalisation violente. « Le subside est ensuite monté à 100.000 euros, ce qui nous a permis de soutenir plusieurs actions associatives et, avec le subside suivant de 200.000 euros, nous avons engagé une seconde personne et investi dans le travail de quartier au sens large. »

Il a aussi fallu préciser la mission des coordinateurs. « Au départ, nous pensions qu’il pouvait s’agir de psychologues qui allaient pouvoir recevoir eux-mêmes les familles en crise et gérer l’impact des returnees, mais ce type de profils ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, il n’y a d’ailleurs pas de mode d’emploi pour déradicaliser les gens. » Pour ce volet, la commune a donc opté pour une collaboration avec des services spécialisés. Les coordinateurs ont eux rencontré l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre la problématique, en ce compris les directions scolaires ou de clubs de sports, à charge pour eux d’être les premiers relais en cas de pépin. « Lorsque l’entraîneur d’un club s’inquiète du discours de certains jeunes, il sait à qui s’adresser, le coordinateur se chargeant alors d’aiguiller le demandeur vers l’instance qui pourra l’aider. »

Autre levier actionné par Schaerbeek, le soutien de projets spécifiques comme la « Mothers School » développée par l’ASBL Society Against Violence Extremism (Save). Deux sessions ont été menées en 2016 et 2017 accueillant près d’une vingtaine de mamans au total. « Il s’agit à la fois de proposer du soutien aux familles mais aussi d’expliquer, dans la communauté, que les mamans ont un rôle important à jouer dans la détection, mais aussi dans l’intervention. Le premier filet de sécurité, c’est l’entourage proche. » L’idée étant alors de les aider à détecter les situations problématiques et les guider par la suite.

Autre projet original que celui imaginé par les éducateurs de rue, confrontés il y a trois ans à la montée de l’influence de Daesh, notamment via internet. « Avec des images de crèches bombardées ou d’écoles qui brûlaient sans parler des théories du complot qui gagnaient les esprits. Face à cette émotion à vif, les éducateurs ont organisé une soirée avec un expert qui a expliqué la situation en Syrie aux jeunes des quartiers, notamment pour rappeler qu’il y a avant tout une opposition entre les chiites et les sunnites qui se tapent dessus et déconstruire le mythe. La deuxième étape a été de dire : “Vous avez le droit d’être en colère devant ces enfants qui sont victimes d’une guerre pour laquelle ils n’ont rien demandé. Vous bouillonnez d’envie de faire quelque chose, c’est très bien, mais ne perdez pas cette énergie en courant prendre les armes, faites quelque chose de positif.” Ils ont donc collecté des vivres et des couvertures. Cela a donc permis de détourner leur colère légitime. »

Belle initiative encore que le projet « Rien à faire, rien à perdre ». « Nous avons financé une ASBL locale qui est partie des récits de vie d’une série de jeunes returnees ou de leurs proches, certains témoignant à visage caché, d’autres, non. Ces petites vidéos, très émouvantes, servent à accompagner un travail de fond dans les classes. » Avec un résultat salué par ce professeur, qui s’est fendu d’une missive élogieuse. « Les élèves ont, dans l’ensemble, beaucoup apprécié la rencontre, notamment car elle partait du vécu d’une jeune comme eux, écrit-il. C’est concret, touchant, humain et plein d’espoir. (…) Petite victoire, les élèves ont conclu par eux-mêmes à l’existence de pratiques de racolage et de recrutement bien rodées et planifiées. »

Dans le rapport d’activités ficelé par la commune, la liste des initiatives est encore longue, une kyrielle d’outils ayant été proposés pour toucher plusieurs milliers de jeunes Schaerbeekois. Avec succès ? « Aujourd’hui encore, nous ne sommes pas certains que cela marche, nous n’avons pas le recul nécessaire, nous sommes toujours en train d’inventer et de chercher des pistes pour comprendre. »

Il reste donc du chemin, comme le reconnaît volontiers Bernard Clerfayt. « Est-ce suffisant ? Non, mais nous avons le sentiment que toutes ces mesures ont produit un effet auprès des jeunes. Et nous ne sommes pas seuls puisque les autres communes avec lesquelles nous travaillons en réseau font cela également. Nous sommes donc satisfaits de ce qui a été fait, avec de maigres moyens. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de trous dans le filet. »

Aujourd’hui, 55 personnes figurent sur la liste schaerbeekoise des « foreign terrorist fighters », même si certains n’ont jamais quitté le pays. « D’autres par contre sont encore en Syrie et reviendront peut-être un jour, ou jamais. Ce n’est pas parce que Daesh est vaincu que le danger est écarté. Comme le souligne le rapport, la nouvelle crainte aujourd’hui étant les “home terrorist fighters” comme on l’a connu à Nice ou à Berlin. Ce n’est pas totalement terminé, il faut poursuivre le travail. »

 

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