Puis-je mecspliquer?

Le «
manterrupting
», ou l’attitude d’hommes qui, sans justification, interrompent (to interrupt) une femme en train de s’exprimer dans un débat ou une conversation.
Le « manterrupting », ou l’attitude d’hommes qui, sans justification, interrompent (to interrupt) une femme en train de s’exprimer dans un débat ou une conversation. - Pixabay.

Forcez-vous le passage dans les espaces publics, quitte à bousculer femmes et enfants ? Coupez-vous la parole sans raison à une femme dans un débat ou une conversation ? Accaparez-vous trop de place dans les transports en commun en écartant vos jambes à l’excès ? Assénez-vous de condescendantes explications à une femme mieux informée que vous ?

Si oui, Messieurs, vous faites preuve de manslamming, de manterrupting, de manspreading et de mansplaining – ou mecsplication. Sans doute l’ignoriez-vous, ce qui n’excuse en rien votre conduite. Maintenant que des mots sont posés sur ces maux, leur avenir vous appartient. Bâillonner les premiers ne supprimera pas les seconds. Éliminons plutôt les seconds, pour pouvoir taire les premiers.

À maux nouveaux, mots neufs

Les mots permettent de dire le monde dans lequel nous vivons. Et de l’écrire, en mettant en œuvre notre capacité d’analyse et de catégorisation. Privée de mots, notre pensée est une nébuleuse : nos sensations l’emportent alors sur une claire perception. Si des mots vides de sens sonnent creux, le sens n’atteint sa plénitude qu’au travers des mots.

Tout progrès dans notre représentation du monde implique la création de nouveaux mots, aptes à dire ce que nous discernons mieux. Découvertes scientifiques, nouvelles pratiques sociales, modifications du milieu de vie, mutations des idées : il n’est pas d’évolution qui n’entraîne son lot de néologismes, innovations dans une langue donnée ou emprunts à une autre langue.

Il n’est pas rare que ces néologismes mettent du temps à s’imposer dans l’usage. Parfois parce que leur forme pose problème : cet argument est régulièrement invoqué pour des emprunts à l’anglais ou, plus généralement, pour un mot nouveau qui « sonne mal » ou qui « pique les yeux ». Parfois aussi parce que la nécessité du néologisme n’apparaît pas clairement : pourquoi créer un nouveau mot si des formes existantes sont jugées équivalentes ?

Une illustration récente de cette activité néologique et des questions qu’elle soulève nous est fournie par un champ lexical axé sur certains comportements masculins jugés déplacés. Manslamming, mansplaining, manspreading, manterrupting font-ils partie de votre vocabulaire ? Dans l’affirmative, vous pouvez abréger votre lecture. Dans la négative, une mâle explication s’impose.

À l’usage des mâles… et de celles qui les supportent

La série des noms masculins manslamming, mansplaining, manspreading, manterrupting présente une double cohérence : sémantique et morphologique. Tous ces mots, apparus récemment dans les débats sur les relations femmes-hommes, désignent des attitudes répréhensibles du sexe dit « fort », le plus souvent envers le sexe dit « faible ». Leur construction associe l’auteur de l’incivilité (man-), l’action en cause et le suffixe -ing.

Le manslamming désigne le comportement de quelqu’un qui refuse de céder le passage sur la voie publique (trottoir, allée d’un magasin, quai de gare) et heurte (to slam) les personnes sur son chemin. Les féministes qui ont créé ce mot considèrent qu’il s’agit d’une conduite typiquement masculine et qui s’exerce le plus souvent à l’encontre des femmes – volontairement ou non.

Plus feutré, mais tout aussi inopportun, est le mansplaining. Ce nom fait référence à une pratique régulièrement observée dans des interactions mixtes. L’homme se croit obligé d’expliquer (to explain) à son interlocutrice une situation dans laquelle elle est directement impliquée, ou une problématique qu’elle maîtrise bien mieux que lui.

Une autre atteinte au savoir-vivre en société est le manspreading. Celui-ci consiste à s’asseoir en écartant (to spread) excessivement les jambes, en particulier dans les transports en commun. Une fois encore, il s’agit d’un comportement caractéristique de la gent masculine qui s’arroge sans vergogne un espace démesuré, souvent au détriment d’une voisine.

Le manterrupting, quant à lui, est l’attitude de certains qui, sans justification, interrompent (to interrupt) une femme en train de s’exprimer dans un débat ou une conversation. Cette pratique, constate-t-on, est surtout le fait d’hommes. Comme les précédentes, elle est une forme de sexisme que les femmes subissent souvent sans réagir.

À la fortune du mot…

Quelle est la fortune de ces mots anglais dans l’usage français d’aujourd’hui ? La plupart d’entre eux n’ont pas encore quitté la sphère des publications traitant des formes actuelles de sexisme. Certains sont relayés par les réseaux sociaux et les médias, mais pas à large échelle. Il est donc difficile de se prononcer sur leurs chances de s’imposer dans la langue française.

L’un d’entre eux connaît toutefois un certain succès, largement dû à nos cousins québécois. Il s’agit de mansplaining qui a été « traduit » dans la Belle Province par le néologisme mecsplication. Dans la foulée a été créé le verbe mecspliquer, flanqué depuis peu d’un équivalent coquin : pénispliquer. Les réseaux sociaux n’ont pas manqué de saluer cette créativité lexicale, mais cela ne suffit pas pour garantir l’entrée de ces formes dans les dictionnaires usuels.

Les débats actuels sur les relations femmes-hommes font émerger des perceptions nouvelles d’une réalité trop longtemps tue, faute de mots adéquats pour l’exprimer. L’activité néologique n’est toutefois pas une science exacte : bien des créations disparaissent avant même d’avoir eu droit de cité. Les travers sexistes dénoncés avec vigueur survivront peut-être aux néologismes qui les désignent aujourd’hui. Mais ceux-ci ne seront combattus qu’avec des mots qui rompent le silence des maux.

 
 
 
 
 
 
 

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