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Le verbe défectif: à moitié vide ou à moitié plein?

Zoom sur des verbes à effectif réduit… (vacances obligent !)

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 4 min

Quelle famille ne compte parmi ses membres un passionné de la langue française dont l’ultime plaisir, entre la poire et le fromage, est de distraire les convives par un quiz de son cru au sujet des chicanes de la langue de Molière ? Il y a gros à parier que, parmi ses sujets favoris, figurent des questions de conjugaison.

Votre digestion est donc mise à rude épreuve lorsque surgit l’inévitable « Quel est l’indicatif imparfait du verbe choir  ? » Honte à qui répond je choyais, forme réservée au verbe choyer. Ou au cancre qui risque un hypothétique nous accroyons comme indicatif présent de accroire. Ces verbes sont défectifs : leur conjugaison est incomplète. Seule une connaissance sans défaut de la langue vous prémunira contre cette piégeuse défectuosité.

Qu’est-ce qu’un verbe défectif ?

Au rang des joyeusetés de la conjugaison française, entre l’improbable conditionnel passé (deuxième forme !) du verbe falloir et le coquin subjonctif imparfait du verbe savoir, figurent les verbes dits « défectifs ». Cet adjectif, de la famille du latin deficere « faire défaut », qualifie des verbes dont la conjugaison est incomplète : certains temps, certains modes ou certaines personnes font défaut.

Cette définition permet d’englober dans une même catégorie des verbes dont la conjugaison est presque complète et d’autres dont la flexion verbale est réduite à quelques (rares) unités. Si absoudre n’est défectif qu’au passé simple et au subjonctif imparfait, chaloir ne se conjugue plus aujourd’hui qu’à la 3e personne du singulier de l’indicatif présent : chaut (peu me chaut).

La situation actuelle peut être différente de celle observée dans des états antérieurs de la langue. De l’ancien verbe issir « sortir » ne subsiste plus aujourd’hui que le participe passé issu. Un verbe comme accroire n’est plus employé qu’à l’infinitif, accompagné de faire ou de laisser. Quant à attraire « attirer », il n’a plus que le nom masculin attrait pour le représenter.

Il arrive également que des formes verbales, naguère d’usage répandu mais devenues désuètes, survivent comme régionalismes. Le verbe transir est aujourd’hui vieilli ou réservé à des emplois littéraires, ce qui en fait un verbe défectif pour le français général. Mais en Wallonie, son emploi plus courant rend familières des formes peu usitées ailleurs : combien de fois n’avons-nous pas transi à l’approche des examens !

Pourquoi un verbe est-il défectif ?

Des verbes sont devenus défectifs parce que certaines de leurs formes verbales ont été évincées par d’autres. Si un verbe comme choir est aujourd’hui réduit, pour l’essentiel, aux temps de l’indicatif et aux temps composés avec chu, c’est en raison de son progressif abandon au profit de son concurrent tomber. Occire, limité aux temps composés avec occis, est aujourd’hui défectif parce qu’il a été supplanté par tuer. À chaque fois, les formes parvenues jusqu’à nous sont les plus fréquentes dans l’usage.

Le caractère défectif peut aussi être lié au type de verbe concerné. Les impersonnels (comme advenir, falloir, s’agir et les verbes dits « météorologiques ») ne sont employés qu’à l’infinitif et à la 3e personne du singulier. Pour les verbes dits « météorologiques », seuls des emplois figurés peuvent échapper à cette contrainte : les coups pleuvent  ; mes parents tonnaient contre les profiteurs. Il en va de même pour les verbes qui réclament un sujet inanimé (bruire, résulter, sourdre, etc.) : ils ne s’emploient généralement qu’à la troisième personne.

Certaines lacunes dans la flexion verbale peuvent également s’expliquer par l’inadéquation entre certains modes ou temps et le registre d’usage. Avec des verbes populaires ou familiers comme se casser, faire chier, dégueuler, foutre, l’utilisation du passé simple ou du subjonctif imparfait n’est guère de mise, sauf pour créer un effet comique. Lequel effet peut également être obtenu par la réactivation de formes obsolètes, comme dans le célébrissime : « Dieu, que ce que j’ois est triste ! »

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8 Commentaires

  • Posté par Spf Ae - Fod Bz , vendredi 13 avril 2018, 12:57

    Idem, vous omîtes (ou auriez pu mentionner) le verbe "apparoir", dont force juristes affectionnent encore l'usage sous la forme "il appert que", voulant dire "il ressort avec évidence que". Pédance de la forme ambitionnant de forcer la conviction ... Soit dit tout en vous remerciant de cette intéressante lecture. Yves Berteau, Bxl

  • Posté par David Eric, dimanche 8 avril 2018, 9:23

    Pour attraire, il y a aussi attraire en justice ou attraire (X ou Y) devant un tribunal.

  • Posté par Landroit Henry, vendredi 6 avril 2018, 23:40

    Pour attraire, outre attrait existe encore attrayant.

  • Posté par Francard Michel, samedi 7 avril 2018, 20:36

    Vous avez raison ! Merci pour cet ajout.

  • Posté par Christian Radoux, vendredi 6 avril 2018, 21:36

    Egalement amusants pour les devinettes : traire... et braire, qui permet au passage de coiffer du bonnet d'âne les ignares. Mais bien à tort : ces sympathiques animaux sont fort calomniés.

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