Accueil Monde

Syrie: discuter avec la Russie, mais à quelles conditions?

Pour le politologue français Nicolas Tenzer, un retour à la diplomatie est possible après les frappes occidentales en Syrie. A condition qu'un pouvoir de dissuasion soit exercé vis-à-vis de Damas et de Moscou.

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 4 min

Nicolas Tenzer est chargé d’enseignement à Sciences-Po Paris et auteur de 21 ouvrages.

Les frappes en Syrie voulaient punir l’usage de l’arme chimique, le régime n’a pas été visé comme tel : cela vous surprend-il ?

Non, à partir du moment où le but premier était de montrer au monde entier une résolution ferme de stopper la prolifération de ces armes illégales. Cette stratégie a aussi permis de rester dans un cadre formellement légal sur lesquels les dirigeants ont insisté.

La stratégie occidentale ne cherche pas/plus à éliminer le président Assad. Mais quelle est cette stratégie ?

Les prochaines semaines vont le montrer. Emmanuel Macron notamment, sans pousser à un changement de régime par la force, est conscient qu’il ne pourra y avoir de transition tant qu’Assad restera au pouvoir. Il a aussi affirmé qu’il était un criminel de guerre qui devait être jugé. Au-delà des armes chimiques, trois autres éléments stratégiques doivent être mis en avant. D’abord, signifier l’arrêt de l’impunité pour les crimes de guerre commis par le régime, la Russie et l’Iran, mais il conviendra d’apprécier la réaction si le régime reprend ses frappes conventionnelles sur son peuple. Ensuite, signifier à la Russie qu’il existe une résolution de faire appliquer une tolérance zéro. On peut espérer que certains messages en ce sens ont été passés à Moscou. Enfin, montrer une détermination à renverser le cours des choses, ce qui n’avait jamais été fait depuis 2011.

Discuter avec la Russie n’est pas aberrant, mais il faut que ce soit en position de force

Certains, comme Macron, pensent qu’on peut maintenant relancer le processus diplomatique, y croyez-vous ?

M. Macron avait déjà affirmé lors de la réunion du G7 de Taormina fin mai 2017 qu’il ne fallait plus que Russie, Iran et Turquie soient les maîtres de l’ordre du jour pour les discussions sur l’avenir de la Syrie. Cela supposait de soutenir les discussions par la crédibilité d’une riposte. Si cet élément de dissuasion est assuré, le processus de paix pourra être recommencé sous nos auspices. Le sujet ici est la prévisibilité des États-Unis alors que, juste avant les frappes, Trump avait annoncé un retrait des forces américaines de Syrie. Cela a aussi pu peser dans le caractère limité des frappes. Il faut s’assurer que cette annonce est devenue caduque. La France seule – l’Union européenne est absente – ne pourra peser suffisamment.

La Russie, comme le régime, a été épargnée par les frappes. Pensez-vous que ces dernières peuvent influencer l’orientation politique russe dans la région ?

Oui, mais à condition que le Kremlin perçoive qu’elles signifient un changement dans notre attitude. Ce n’est pas parce que les forces russes ont été ménagées et Moscou prévenu qu’il en sera toujours ainsi. Discuter avec la Russie n’est pas aberrant, mais il faut que ce soit en position de force. Il faudra aussi envoyer d’autres signaux forts, notamment un renforcement des sanctions et la diminution de nos relations économiques. Economie et politique ne peuvent pas être disjoints, sauf à faire le jeu de la propagande de Poutine. Il existe une meilleure conscience du risque systémique qu’il pose, mais ce constat doit se traduire dans nos actions à son endroit.

Pour les rebelles, c’est « trop peu trop tard ». Pensez-vous que les démocraties ont abandonné les Syriens à leur triste sort ?

Je le crains souvent mais me refuse à perdre tout espoir. Certes, j’étais favorable à des frappes plus importantes sur des objectifs militaires, plus précoces et sans avertissement. Mais les choses bougent quand même. Les démocraties devraient être plus déterminées à riposter à toutes les attaques, y compris conventionnelles, du régime. Je ne vois certes pas de signaux clairs en ce sens, mais imaginer de nouveaux crimes de masse sans réaction autre que verbale est-il possible sans perte de notre crédibilité ? Nous devons aussi poursuivre nos offensives sur le terrain judiciaire. Si la Russie et l’Iran ont repris la Ghouta pour le compte du régime – il n’y a pas de « victoire » de celui-ci, Damas et ses alliés ne contrôlent pas l’intégralité du pays. Tout va dépendre du levier que les démocraties vont vouloir utiliser pour changer la donne. C’est plus difficile qu’avant l’arrivée des forces russes fin 2015, mais pas impossible.

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info

1 Commentaire

  • Posté par jean pierre Smit, lundi 16 avril 2018, 12:26

    Pas d'accord du tout, l'auteur ne semble pas au courant du terrain. Cette guerre ne fait pas suite à un mouvement populaire spontané, mais a été téléguidé par des mouvements djihadistes et soutenus sur le plan logistique par la France ,la GB et les USA et sur le plan financier par l'Arabie saoudite et le Quatar. Voir le récent livre "Syria: a dirty war". L'occident a voulu un changement de régime ! Les rebelles sont tous des partisans de la Charia et anti démocrates .EN syrie , avant la guerre, les minorités ( alaouites, druzes, yezidis, kurdes ,..)vivaient assez bien en bonne intelligence et la population avait le niveau d'éducation le plus élevé du moyen orient.La Russie est le seul pays dont la présence,sur le plan légal, est autorisé. Tous les autres (USA, FRA, Turquie ) se sont invités sans mandat de l'ONU.Il faut souhaiter que le gouvernement syrien retrouve le contrôle de son territoire et l'aider à reconstruire le pays . Malheureusement les européens sont trop inféodés aux USA pour oser se démarquer. Depuis la première guerre mondiale , l'occident intervient continuellement au MO avec chaque fois un résultat de +en +catatrophique ;

Sur le même sujet

Aussi en Monde

Voir plus d'articles

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une