«Nos deux portraits»

Lot 33 vente Bonhams, «
Nos deux portraits
», ca. 1905, James Ensor.
Lot 33 vente Bonhams, « Nos deux portraits », ca. 1905, James Ensor. - D.R.

Lot 242 vente De Vuyst, «
Portrait d’Augusta Boogaerts assise
», ca. 1930, James Ensor.
Lot 242 vente De Vuyst, « Portrait d’Augusta Boogaerts assise », ca. 1930, James Ensor. - D.R.

Cette mi-mai fait ressortir conjointement en Belgique et outre-Atlantique une figure importante de l’entourage de James Ensor, une certaine Augusta Boogaerts, qui l’accompagna depuis 1888, durant toute sa vie et a vraisemblablement été sa maîtresse. Fille d’un hôtelier d’Ostende, ancienne vendeuse dans la boutique de la mère du peintre, cette femme aussi surnommée « Beau Regard » va faire les moments forts de deux belles vacations où elle fait figure de pièce maîtresse. Dans la vente Impressionniste et Moderne de la maison Bonhams, elle se retrouve portraiturée dans un petit tableau des années 1905 tandis que chez De Vuyst, à Lokeren, c’est un portrait des années trente de la dame assise qui est proposé ainsi que quelques centaines d’autres lots et même « top lots » (comme Van Rijsselberghe, Schmalzigaug ou Spilliaert) le samedi 19 mai.

« La Sirène »

La double apparition de cette figure féminine sur le marché et la présence de cette femme dans la vie et l’œuvre d’Ensor est plus importante qu’il n’y paraît. Car cette femme décrite par Paul Haesaerts comme « caustique et alerte, très observatrice, capable de réparties inattendues et piquantes qui la rendaient attirante mais aussi un peu assommante », a porté plusieurs casquettes, étant à la fois son amie, sa collaboratrice et son intermédiaire auprès de clients. N’empêche, Ensor ne vécut pas avec elle et ne l’épousa pas, même en 1915, après la mort de sa mère qui avait toujours combattu cette union pour de sombres questions d’intérêts, comme l’écrit F.C. Legrand dans son ouvrage Ensor, la mort et le charme, un autre Ensor. La spécialiste poursuit en analysant divers portraits que le peintre fit d’elle, dont celui-ci, intitulé Nos deux portraits et qu’elle estime être « le plus éloquent ». Elle le décrit tellement bien que ce serait dommage de ne pas reprendre ses mots : « Elle est assise au premier plan, vêtue comme une dame en visite, d’un grand chapeau fleuri, d’un tailleur et d’une blouse à col montant. Sa main gantée tient un œillet. Dans un visage un peu insolent, les grands yeux sombres regardent par la fenêtre qu’éclaire un rideau de tulle à la facture exquise. Elle se détache sur un papier mural rayé rose et roux puis s’encadre dans le miroir d’une armoire à glace. Dans ce miroir apparaît Ensor, lui aussi en chapeau, l’attitude fière et dégagée, assis devant une table. Il n’est pas représenté en personne, mais seulement par son reflet. Le propriétaire de ce ravissant petit panneau (aujourd’hui estimé 300-500.000 USD !!!) faisait à ce propos un jeu de mots en l’appelant “Ensor de glace”, allusion aux piètres qualités d’amoureux que l’on supposait au peintre. » L’on sait combien ses relations avec les femmes furent difficiles, à commencer par celles avec sa mère et sa sœur.

James Ensor, «
Les fumeurs drolatiques
», 1920, coll.privée.
James Ensor, « Les fumeurs drolatiques », 1920, coll.privée. - D.R.

Chef-d’œuvre intimiste

Mais retournons à notre œuvre qui est l’un des tableaux à miroir les plus énigmatiques qu’Ensor ait produits. Sa qualité picturale en fait une manière de chef-d’œuvre intimiste pour le moins intrigant. Car qui est cette Augusta qui passa soixante ans aux côtés de l’artiste et qui joua un rôle ambigu ? Tour à tour présentée en monstre (tel ce démon griffu des Démons me turlupinant) ou en femme raffinée (comme dans le portrait à l’éventail de De Vuyst) voire fatale et provocante dans les Fumeurs drolatiques où Ensor se moque d’elle fumant en même temps que des crânes, pour terminer par un dernier tableau d’elle en 1939 qui témoigne de la fin d’une relation abîmée par l’usure et l’habitude. Leur relation n’était pas sans nuage, Augusta surveillant le tirage des gravures et prenant certaines décisions quant à la vente, préparait les natures mortes qui constituent grosso modo un tiers de la production du peintre. Ses initiales sont d’ailleurs notées par Ensor lorsque c’est elle qui est l’auteur de l’installation de la nature morte. Ce double portrait distancé – les regards divergent, Ensor n’est qu’un reflet – témoigne d’une grande liberté des couleurs et d’innovations techniques, comme ce miroir et ce jeu de réflexion qui n’est pas sans rappeler Un bar aux Folies bergères peint en 1882 par Manet. La composition, l’utilisation de certains motifs (comme les fleurs) confèrent à cette petite huile en très bon état et à l’impressionnant pedigree, une dimension symbolique et une profondeur psychologique. Ayant appartenu en premier à Augusta Boogaerts puis à sa sœur et détenue actuellement par un collectionneur américain, cette peinture pourrait-elle revenir en Belgique ? Délibération le 15 mai, jour de la vacation.

 
 
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