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Carte blanche: «Ce joli mois de mai à Bruxelles»

Le sociologue Claude Javeau nous livre quelques souvenirs qu’il a gardés des mouvements étudiants de Mai 68 qui eurent lieu dans l’enceinte de l’ULB, où l’agitation fut loin d’atteindre l’intensité de celle qui secoua l’Hexagone.

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

Il y a cinquante ans, le mois de Marie s’est paré, en France mais pas seulement, des oripeaux d’une espèce de révolution pas vraiment tranquille, mais pas vraiment sanguinaire non plus. En Belgique, l’année avait commencé par le Walen Buiten des étudiants de Leuven, qui devait aboutir à la création d’une université francophone entourée d’une nouvelle ville, clés sur portes, à quelques encablures de Bruxelles, où la même université parvint ensuite à déployer des tentacules. Pendant que l’ancienne ville universitaire assistait à des préparatifs de départ qui devaient prendre quelques années, afin que Leuven devienne französichfrei, le monde était secoué par divers événements tragiques qui devaient faire date : l’assassinat de Martin Luther King en avril, l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du Pacte de Varsovie en août, l’assassinat de Robert Kennedy en octobre.

Une Commune étudiante peu créative

Mai 1968 étendit son ombre parisienne jusqu’à l’ULB. Quand Paris a la coqueluche, Bruxelles toussote. Il y eut donc, dans ce qu’on appelait le Grand Hall de l’Université, une assemblée libre permanente. Mon ami Luc de Heusch en fit un film. J’y suis passé quelquefois, mais n’en ai gardé que peu de souvenirs marquants. Comme à Paris, les participants élaboraient des motions, qu’ils faisaient ensuite voter à main levée. Une espèce de Commune étudiante, très bavarde mais peu créative, y tint le haut du pavé (on n’en fit guère usage, de pavés, dans les rues de la capitale). Je me souviens de cet étudiant que je connaissais un peu, se lever et demander la parole, pour dire : « Je prends la parole pour dire que j’ai le droit de prendre la parole ». Il fut applaudi et se rassit, apparemment content de lui. Il est vrai que sur l’instigation des étudiants communistes, thuriféraires de l’ordre, on entendait plus souvent les présidents de séance (plus ou moins auto-proclamés) dire : « Camarade, tu n’as pas la parole ».

Quelques escarmouches

Le dimanche, les bourgeois bruxellois venaient rendre visite au campus du Solbosch où leurs épigones jouaient à la prise du Palais d’hiver, envisagé comme un lieu de promenade comme un autre. Le drapeau noir flottait sur le bâtiment principal, à moins que ce ne soit le rouge, ou les deux à la fois. De l’autre côté de l’avenue Héger, des étudiants dits de droite se réunissaient dans l’amphithéâtre Janson. On croyait à des affrontements musclés avec eux ou les espérait plutôt, mais il n’y eut que quelques escarmouches.

Pas d’Accords de Grenelle à la belge

A la mi-juillet, la police fit évacuer le Grand Hall des derniers combattants qui y étaient restés, en dépit des vacances. Les examens de première session n’avaient pu être tenus. En septembre, les choses reprirent leur cours normal. A la différence de la France, les travailleurs belges ne se joignirent pas au mouvement. On ne connut pas chez nous d’accords de Grenelle.

Waterloo calme plaine…

Les statuts de l’Université furent revus dans le sens d’une « démocratisation ». Des étudiants, des chercheurs et des employés administratifs firent leur entrée dans le conseil d’administration et dans d’autres assemblées. Les véritables changements devaient se produire quelques décennies plus tard, sous la pression de la mondialisation néolibérale, de l’anglicisation et des innovations techniques (on dit « technologiques » : mais on ne devrait pas). La démographie universitaire explosa, le mandarinat résista peu ou prou, la culture du livre recula. Et dans les amphis, les étudiants cessèrent de se lever à l’entrée du prof. Ce fut toujours cela de gagné. (On discute aujourd’hui à longueur de page ou de micro sur les effets réels de Mai 68 en France. Je n’ai pas voulu jouer à l’expert. D’ailleurs, à l’époque, je venais d’être père et je me sentais davantage comme un Fabrice à Waterloo, un Waterloo où, du reste, il ne se passait pas grand-chose, que comme un garde rouge).

Claude Javeau est l’auteur, entre autres, de Masse et Impuissance , Le Désarroi des universités, Bruxelles, Labor, 1998.

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