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Guerre économique ou «guerre absolue»

Sous la présidence Trump, la question militaire se pose en termes de soutien d’une politique économique protectionniste.

Carte blanche - Temps de lecture: 5 min

L’opposition entre la majorité du Parti Républicain et les Démocrates repose sur l’antagonisme de deux visions stratégiques, tant au niveau économique que militaire. Ces deux aspects sont intimement liés. La réforme fiscale, le « Border Adjusment Tax », destinée à promouvoir une relance économique, grâce à une politique protectionniste, a été rejetée par les Chambres étasuniennes en décembre 2017. L’objectif de réindustrialiser le pays a été défait par le vote du parti démocrate.

La compétitivité, une priorité US

Pour la présidence Trump, le rétablissement de la compétitivité US est prioritaire. La question militaire se pose en termes de soutien d’une politique économique protectionniste. Elle consiste à développer des conflits locaux, destinés à freiner le développement des nations concurrentes, et à saborder des projets globaux opposés à la structure impériale US, tel, par exemple, celui de la nouvelle Route de la soie, une série de « corridors » ferroviaires et maritimes devant relier la Chine à l’Europe en y associant la Russie. Les niveaux, économique et militaire, sont étroitement liés, mais distincts. La finalité économique n’est pas confondue avec les moyens militaires mis en œuvre.

La distinction, entre objectifs et moyens, n’apparaît pas dans la démarche des Démocrates. Ici, les moments stratégiques et tactiques sont confondus. L’écrasement de ces deux aspects est caractéristique du schéma de la « guerre absolue », d’une guerre débarrassée de tout contrôle politique et qui n’obéit plus qu’à ses propres lois, celles de la « montée aux extrêmes ».

Justifier un futur désengagement

C’est dans le contexte de cette opposition stratégique entre Républicains et Démocrates, qu’il faut lire les dernières interventions militaires des USA, de la Grande-Bretagne et de la France, la nuit du 13 au 14 avril en Syrie. Les frappes ont visé des positions syriennes sans grande valeur militaire. Les 3/4 des missiles ont été interceptés par la seule armée syrienne. L’opération dirigée par les USA a avant tout un objectif de politique intérieure. Elle est destinée à montrer au parti de la guerre, aux Démocrates, les faiblesses des capacités militaires occidentales actuelles et justifier le futur désengagement américain, voulu par le président Trump. Il s’agit de faire accepter qu’une politique d’affrontement avec la Russie nécessiterait une recomposition du tissu militaire et industriel US. Un tel objectif ne peut se réaliser que par une rupture avec la politique suivie pendant un quart de siècle, durant lequel les USA étaient la seule superpuissance et ne devait tenir compte d’aucune rivalité politique et militaire. Tout acte de guerre pouvait alors être lu comme une opération de police interne à l’Empire étasunien.

Une nouvelle politique de défense

C’est en rupture avec la vision stratégique impériale que, le 19 janvier 2018, le Secrétaire à la Défense, James Mattis, a dévoilé la nouvelle politique de défense US. Elle repose explicitement sur la possibilité d’un affrontement militaire direct entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Pour lui, il s’agit d’un bouleversement par rapport à la stratégie en vigueur depuis plus de 20 ans, celle de la « guerre contre le terrorisme ». Il a précisé : « C’est la concurrence entre les grandes puissances – et non le terrorisme – qui est maintenant le principal objectif de la sécurité nationale américaine. »

La fonction de police était centrale dans la structure impériale, car les USA ne faisaient pas face à des États ennemis, mais à des « États voyous ». La guerre se réduisait à une simple opération de maintien de l’ordre. Le rapport politique constitutif de l’Empire était asymétrique. La superpuissance étasunienne n’était alors confrontée qu’à des « États faillis » ou des groupes « terroristes ».

« Une guerre totale de nouvelle dimension »

La nouvelle stratégie de défense nationale opère une rupture avec cette politique, en reconnaissant l’existence d’Etats souverains qui entrent en rivalité, au niveau militaire, politique et économique, avec la puissance étasunienne. Alors que la « lutte antiterroriste » abolit la différence entre ennemi et criminel, la notion d’ennemi reprend ici tout son sens.

Le scénario n’est plus celui des guerres limitées de l’ère Bush ou Obama, mais bien celui de la « guerre totale », comme en 40-45, un conflit qui entraîne une mobilisation complète des ressources du pays.

Cependant, la guerre totale, de par l’existence de l’arme nucléaire, peut acquérir une nouvelle dimension. Elle rejoint la notion, développée par Clausewitz, de « guerre absolue », d’une guerre conforme à son concept : la volonté abstraite de détruire l’ennemi, tandis que la guerre réelle est la lutte concrète et l’utilisation nécessairement limitée de la violence.

Une « abstraction réelle »

Clausewitz opposait ces deux notions, car la « montée aux extrêmes », caractéristique de la guerre absolue, ne pouvait être qu’une idée abstraite servant de référence pour évaluer les guerres concrètes. Actuellement, à travers la possible utilisation de l’arme nucléaire, la « guerre réelle » devient conforme à son concept. La « guerre absolue » n’est plus simplement une abstraction, une « chose de pensée ». Elle devient une possibilité effective et acquiert le statut d’une « abstraction réelle. »

Pour Clausewitz, la guerre était «  la continuation de la politique par d’autres moyens ». Mais, dans la guerre absolue, le rapport guerre-politique se renverse. La guerre n’est plus la forme la plus haute de la politique, son achèvement momentané. En devenant guerre absolue, elle échappe au calcul politique. Elle ne se soumet plus qu’à sa propre logique, elle « n’obéit qu’à sa propre grammaire », celle de la montée aux extrêmes. Ainsi, une fois déclenchée, la guerre nucléaire échappe au cran d’arrêt de la décision politique, de la même manière que la mondialisation du capital échappe au contrôle des États et même à celui des organisations supranationales.

*Jean-Claude Paye est l’auteur de L’emprise de l’image. De Guantanamo à Tarnac, ed.Yves Michel 2012

 

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