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Bloque ou blocus ?

À l’attention toute particulière des students gonflés à bloque en cette période de blocus…

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 5 min

V ous aussi, vous avez des étudiants bloqueurs ? », m’interroge cette collègue témoin des troubles qui agitent certaines facultés françaises bloquées par des syndicats étudiants opposés à la réforme des règles d’accès à l’université. Et comment ! Nos institutions d’enseignement supérieur s’accommodent très bien des bloqueurs, encourageant chacune et chacun à bloquer de la manière la plus efficace possible.

Surréaliste Belgique ? Peut-être, mais surtout terre de créativité lexicale, qui associe le blocus – ou la bloque – au siège de fastidieuses matières à apprendre, lesquelles capituleront bientôt sous les assauts des bloqueurs ayant passé de longues semaines à étudier assidûment leurs cours. Au boulot, les students ! Il est temps de bloquer à bloc…

Bloquer ou bûcher ?

Des centaines de milliers de Belges francophones sont sur pied de guerre. Comme chaque année à la même période, ils vont devoir faire face à un blocus de plusieurs semaines, dont l’issue est incertaine. Cette infortune est vécue par deux catégories de personnes : celles qui bloquent et celles qui supportent (choisissez le sens que vous préférez) les bloqueurs. Par solidarité, cette chronique se plonge dans le vocabulaire de l’enseignement supérieur belge francophone. Où ça bloque de toutes parts…

Le verbe bloquer est d’origine germanique. Par l’intermédiaire de bloc, dont il est issu, il remonte au moyen néerlandais bloc « tronc abattu ». Son sémantisme est assez large, puisqu’il renvoie à l’idée d’empêcher tout mouvement, d’isoler, d’obstruer. Mais en Belgique, ce mot prend une autre signification : « travailler assidûment (le contenu d’un cours) en vue de l’examen ». Soit l’équivalent du français général bûcher, bosser ou potasser.

Il est difficile de considérer cette acception belge comme une extension de sens du verbe français bloquer. Elle est plutôt empruntée au verbe néerlandais blokken, employé avec le même sens non seulement en Flandre, mais également aux Pays-Bas. Il est plaisant de constater que bloquer (français de Belgique) et bûcher (français général) recourent à une association sémantique similaire : l’une à partir du bloc de bois, l’autre à partir de la bûche.

L’ancienneté de l’emploi néerlandais est avérée. Dans son Etymologicum Teutonicae Linguae (Anvers, 1599), Cornelis Kiliaan mentionne blocken, qu’il glose : Assiduum esse in studiis, in opere, in ergastulo (Être assidu dans les études, le travail, les activités). On imagine aisément qu’une université comme celle de Louvain (Leuven), établie en territoire flamand, a pu très tôt servir de caisse de résonance et faire adopter le calque du néerlandais blokken par sa population francophone, sous la forme francisée bloquer. L’enseignement supérieur en pays roman n’a sans doute pas échappé à une contagion précoce.

Les attestations de bloquer « bûcher » en français de Belgique sont toutefois plus récentes. La plus ancienne relevée par Christian Delcourt (Dictionnaire du français de Belgique, Le Cri, 1998, p. 86) est de la plume de Léon Wocquier (Aimer sans savoir qui, 1847, p. 94) : « Eh bien, mon très-cher, le temps debloquerest passé ; je vous conseille d’en dépouiller les attributs… » D’autres citations montrent que cet emploi est largement répandu au 19e siècle.

Les dérivés de bloquer ont vraisemblablement connu une histoire parallèle. C’est le cas de bloqueur « bûcheur, bosseur », forme francisée du néerlandais blocker également relevé par Kiliaan sous sa forme adjectivale : « Assiduus in studio, immersus studiis » (Assidu dans l’étude, plongé dans les études). Sans doute est-ce aussi valable pour le nom blocage « action de bloquer », dont je ne possède pas de mention récente, mais qui a eu son heure de gloire le 16 octobre 1933, lorsque le recteur magnifique de l’Université de Louvain, Paulin Ladeuze, l’a introduit (entre guillemets) dans son discours de rentrée académique : « Le surmenage est produit par le “blocage”. » Si les bloqueurs et les bloqueuses ont survécu, le blocage n’est plus présent qu’au plan psychologique.

Bloque ou blocus ?

La période consacrée à la révision intensive des cours est appelée tantôt bloque, tantôt blocus. Bloque, nom féminin, est une création lexicale du français de Belgique. Son acception est dans la ligne des composés en usage dans les institutions flamandes : blokperiode, bloktijd, quelquefois abrégés en blok. Dans les années 1950, d’après le témoignage de Jacques Pohl, elle était concurrencée par la forme masculine bloc : pendant le bloc. Mais aujourd’hui, bloque s’est imposé.

La forme blocus existe en français général pour désigner le siège d’une ville ou d’un pays, en vue de l’isoler de toute communication extérieure. L’emploi belge de blocus est donc une innovation strictement sémantique. On pourrait voir une proximité entre le blocus qui isole un endroit stratégique et celui qui « isole » les students concentrés sur la préparation de leurs examens ; toutefois, ce rapprochement me paraît un peu forcé – et peu pertinent par rapport au blocus d’aujourd’hui, de plus en plus pratiqué en groupe. Sans doute est-ce plutôt la proximité phonique du synonyme bloque qui a suggéré une redéfinition de blocus.

Une autre différence entre bloque et blocus est d’ordre géographique. Bloque est surtout employé dans les universités et hautes écoles bruxelloises – comme naguère dans la section francophone de l’Université de Louvain à Leuven. Par contre, blocus paraît s’être imposé aujourd’hui dans les institutions wallonnes, y compris à Louvain-la-Neuve. Différentes campagnes, internes aux institutions ou proposées par des opérateurs extérieurs (« blocus assisté », « à quoi ressemble le blocus idéal ? »…) confortent l’extension géographique de blocus, lequel fait aujourd’hui le siège de la région bruxelloise.

Que vous soyez en bloque ou en blocus, que vous commenciez seulement votre bloque ou que vous terminiez déjà votre blocus, ami∙e∙s students, surtout ne débloquez pas !

Pour vous distraire pendant votre blocus – ou votre bloque…

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1 Commentaire

  • Posté par Rahier Pierre, lundi 21 mai 2018, 9:44

    À l'université de Liège, pas question de blocus, mais de bloque ! Pas de students non plus, mais des étudiants qui bloquaient (ou pas !) leurs cours. Évidemment, mon témoignage vaut pour mon époque... lointaine. Mais il est fiable, je ne débloque pas !

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