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Italie: le choix obligé mais risqué de Mattarella

L’éditorial de Jurek Kuczkiewicz.

Chef du service Monde Temps de lecture: 3 min

Le président de la République italienne s’est retrouvé face à un choix cornélien : accepter de désigner un ministre de l’Économie eurosceptique dont le seul nom allait produire des effets négatifs pour les comptes de l’État et l’épargne des Italiens ; ou le rejeter, assumant une responsabilité institutionnelle rarement encourue par un président italien, et qui allait nourrir les discours anti-système des deux partis entrés en coalition.

Avec son veto sur M. Savona, Sergio Mattarella a choisi la fidélité à son devoir constitutionnel : protéger la position de son pays en Europe. Ce faisant, il a joué les principes plutôt que la tactique politique. Celle-ci aurait pu consister – mais ce n’est pas le rôle d’un président – à laisser la Ligue et le Mouvement 5 Etoiles (M5S) entrer dans leur coalition a priori contre nature, s’enferrer dans leurs contradictions et au prix d’une catastrophe budgétaire, faire la démonstration de l’inanité de leur programme. Mais à quel prix pour les Italiens ?

En faisant le choix des principes, Sergio Mattarella a toutefois offert aux deux partis, et particulièrement à la Ligue, une rampe de lancement inespérée pour des élections qui s’annoncent comme un référendum sur l’Europe.

Le « narratif » sur un establishment qui aurait manœuvré pour refuser l’exécution de la volonté populaire s’en trouve extraordinairement renforcé, même s’il est complètement faux, comme l’explique dans ces pages Vincent de Coorebyter. (Au passage, on s’étonnera du choix présidentiel de Carlo Cottarelli comme nouveau Premier ministre. N’y avait-il vraiment pas de figure moins connotée que celui qui était déjà surnommé « M. Coupes sombres », identifié au FMI, pour assurer la délicate transition vers les prochaines élections ?)

Tout ceci risque de produire un phénomène extrêmement inquiétant : la première expérience de l’intégration dans une grande alliance électorale des deux ailes extrêmes de la contestation de l’ordre démocratique traditionnel. Elle combinerait le renfermement souverainiste, la remise en cause de l’orthodoxie budgétaire dominante, et la xénophobie dont on voit partout les signes d’une institutionnalisation rampante, y compris en Belgique d’ailleurs. Tout cela sous la férule de Matteo Salvini, l’un des dirigeants d’extrême droite les plus ouvertement racistes d’Europe.

Des observateurs italiens accordent déjà un succès fracassant à pareil front électoral. Le danger pour l’Europe est doublement majeur. D’abord parce que le basculement de la troisième économie européenne dans l’aventurisme pourrait entraîner une crise à côté de laquelle la récente « crise de l’euro » passera pour une crisette. Ensuite, parce que la réorganisation de la scène politique entre un pôle de l’ouverture et un pôle du renfermement, et la victoire du second sur le premier, signeront le renforcement d’une tendance qu’on voit progresser à vue d’œil sur notre continent. (Et un peu ailleurs.) Est-il déjà trop tard pour se demander ce qu’on a fait, ou plutôt ce qu’on n’a pas fait pour créer une alternative moins inquiétante que celle qui se forme sur les bords du Tibre ? C’est un miroir que l’Italie tend à l’Europe, et l’image n’est pas belle à voir.

 

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Vincent de Coorebyter: «Les populistes font croire qu’ils savent ce que veut leur électorat»

La crise italienne a franchi un nouveau cap avec le refus du président Mattarella de nommer l’un des ministres pressentis dans la coalition entre le Mouvement 5 Etoiles et la Ligue. Pour Vincent de Coorebyter, les constitutions démocratiques sont faites pour éviter que des majorités politiques issues des urnes puissent faire tout et n’importe quoi, au simple nom de leur majorité numérique.

Entretien - Chef du service Forum Temps de lecture: 5 min

En refusant la nomination de Paolo Savona, jugé trop anti-euro, au ministère de l’Economie, le président italien Sergio Mattarella a bloqué le gouvernement Conte. Un déni de démocratie, considérant le résultat des élections générales du 4 mars dernier ? Nous avons posé la question à Vincent de Coorebyter, titulaire de la chaire de Philosophie sociale et politique contemporaine à l’ULB.

La souveraineté populaire doit-elle automatiquement se traduire en décisions politiques et juridiques, même si son orientation est déplaisante ?

Non. Au risque de surprendre, le système démocratique classique que nous connaissons en Belgique, en Italie et dans tous les pays occidentaux, ne prévoit pas du tout que la souveraineté populaire s’exerce telle quelle, sous la forme de décisions juridiques qui traduiraient purement et simplement la volonté du peuple. La première chose qu’il faut rappeler, c’est qu’il n’y a pas de système de mandat impératif. Le peuple choisit ses représentants mais ne leur assigne pas une mission précise. Les constitutions démocratiques, au contraire, garantissent l’indépendance des élus, qui ne sont pas au service de leurs seuls électeurs et qui doivent décider, une fois élus, en totale liberté. Donc, on brise d’emblée l’idée d’une traduction automatique de la souveraineté populaire aux décisions politiques et juridiques. D’autre part, les constitutions démocratiques sont faites pour éviter que des majorités politiques issues des urnes puissent faire tout et n’importe quoi, au simple nom de leur majorité numérique. Elles instituent un certain nombre de règles fondamentales de fonctionnement de l’État, des droits fondamentaux, et sont presque toujours, dans les pays démocratiques, adoptées à des majorités qualifiées et ne peuvent être révisées qu’à des majorités qualifiées, nettement supérieures à 50 %. Précisément, parce qu’on estime qu’il y a des principes fondamentaux – droits humains, mode de fonctionnement démocratique, etc. – qui doivent être protégés de la volonté populaire majoritaire du moment. Et plus finement, à l’intérieur des constitutions démocratiques, le plus souvent – et c’est le cas en Italie – il y a des mécanismes d’équilibres mutuels des pouvoirs, qui évitent là aussi que la majorité politique du moment, à travers le seul gouvernement, ou à travers la seule suprématie numérique au parlement, puisse prendre n’importe quelle décision ; elle doit respecter les prérogatives d’autres acteurs politiques. Et dans la constitution italienne, c’est le rôle du chef de l’État d’exercer un certain nombre de garde-fous – comme c’est le cas dans la constitution belge, même si c’est tombé en désuétude en pratique, où c’est toujours bien le roi qui, au niveau fédéral, nomme et révoque les ministres : c’était l’idée, à l’époque, que le roi puisse « filtrer » certaines propositions qu’il aurait jugées aventureuses.

N’est-ce pas contraire à l’esprit de base de la démocratie, laquelle repose bien sur la souveraineté populaire ?

Si, mais cela montre qu’on s’est toujours méfié d’une traduction directe, totale, éventuellement irréfléchie de la volonté populaire. En l’occurrence, en Italie, le président Mattarella utilise les prérogatives que lui octroie la constitution : il a un droit de veto sur le nom des ministres qui lui sont proposés. Pour ce que j’en ai lu, il aurait d’ailleurs désigné le ministre de l’économie qui lui était soumis si celui-ci s’était engagé à ne pas faire sortir l’Italie de l’Union européenne ou de la zone euro. On peut évidemment considérer que récuser un ministre parce qu’il a, sur l’Europe, des vues qui ne sont pas celles du président, c’est déjà trop… Mais il semble que ce soit bien le rôle du président, quand il exerce son droit de veto, de s’exprimer au nom de ce qu’il considère être comme l’intérêt supérieur de l’État.

Pourtant, on pourrait se dire que les Italiens ont voté en connaissance de cause : l’euro et l’Europe étaient au cœur du programme des formations populistes qui ont remporté les élections…

C’est la raison pour laquelle le fait que le bras de fer s’engage sur ce thème-là n’est pas un hasard. Les populistes ont de bons arguments pour dire : « Comme par hasard, dès qu’on s’attaque à l’Europe, on nous bride ». Ils n’ont pas tort de dire que sur la question européenne, les barrages faits à l’expression de la volonté populaire sont particulièrement puissants et irritants. En même temps, ces barrages ne sont pas insurmontables : voir le Brexit, qui n’a pas tourné comme M. Cameron le souhaitait. Mais dans le chef des partis populistes, c’est de bonne guerre. Cela étant, s’il est vrai que les enjeux européens ont été très présents dans la campagne, rien ne prouve que c’est sur ces enjeux qu’on a choisi le Mouvement 5 étoiles et la Ligue ! Et ça, c’est le problème que pose la rhétorique populiste : ces partis font croire qu’ils savent ce que veut leur électorat et que ce qu’eux-mêmes vont faire est exactement ce que veut leur électorat. C’est un abus de démocratie, un abus d’interprétation du geste électoral. Le vote est secret et ne s’accompagne d’aucune indication sur les motivations du vote. C’est un acte purement mécanique, qui ajoute une voix dans la colonne d’un parti ou d’une personne.

Mais que faire si le peuple italien ne veut bel et bien plus de l’Europe – telle qu’elle fonctionne en tout cas ?…

Si on a la conviction qu’il existe, en Italie, un nœud autour du rapport à l’Europe, il serait plus logique, soit de revoter, en sachant que c’est là-dessus que portera la campagne, soit d’organiser un référendum, si on est au clair sur la question posée. Mais le référendum n’est pas toujours non plus une opération démocratique sans faille, ni sans défaut : on sait qu’il y a des référendums qui provoquent une réponse non pas tellement sur son objet mais en réaction au pouvoir qui en a pris l’initiative… Ça n’est donc pas une panacée.

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3 Commentaires

  • Posté par Van Wemmel Thierry, mardi 29 mai 2018, 16:09

    Un pays est (va, devrait ?) sortir de l'union. Cela devait être simple comme bonjour. Deux après le référendum, j'ai l'impression que chaque nouvelle journée apporte son lot de questions plutôt que de réponses. Ici, une coalition veut visiblement sortir de l'Euro. Même si on peut discuter de la personnalité du premier ministre choisi par le Président italien, au moins le choix sera clairement présenté aux électeurs italiens.

  • Posté par Wathelet Michel, mardi 29 mai 2018, 11:04

    "Si le peuple italien ne veut bel et bien plus de l’Europe" Ouf, ce serait une bonne chose. L’Europe n'apporte pas grand-chose à des citoyens dont le pouvoir d'achat est de l'ordre de 2000 euros. Alors tous ceux qui sont en dessous et on est nombreux, la sortie de ce gouffre à pognon serait une bénédiction. Seul les Anglais ont jusqu'ici franchit le cap.

  • Posté par Bachelart Bernard, mardi 29 mai 2018, 10:03

    Il est lamentable de la part du Soir de laisser passer une telle désinformation dans ses colonnes. Que dit la constitution italienne? "ART. 87 Le Président de la République est le chef de l’État et représente l’unité nationale." Aucune des fonctions attribuées au chef de l'état par la loi fondamentale transalpine ne concerne l'Union européenne, ni la sauvegarde des intérêts des épargnants. En revanche, il est évident que la décision présidentielle nuit à l'unité nationale, que la constitution lui donne le devoir de représenter.

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