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Le jour où Napoléon a perdu Paris et l’Empire

La cérémonie du Champ de Mai devait réconcilier la nation avec l’Empire. Elle ne fit que révéler l’apathie d’une France lassée de l’aventure napoléonienne. L’Empereur se retrouva seul avec son armée. Avec pour unique solution le retour à la guerre.

Journaliste au service Forum Temps de lecture: 6 min

La foule nombreuse sous le soleil reste soudain figée. Elle se surprend à découvrir l’Empereur en tunique nacarat et manteau à l’espagnole là où elle l’attendait en uniforme de la garde. Napoléon porte des culottes de satin blanc, des souliers à bouffettes et une toque de velours ornée de plumes blanches. L’homme qui a combattu de Madrid à Moscou a laissé cours à son goût pour les défroques romaines et gothiques. Mais le héros antique a vieilli et son accoutrement souligne son embonpoint. Le mot « mascarade » est aussitôt prononcé par les témoins de cette journée qui doit officiellement consacrer l’osmose retrouvée de l’Empereur et de la nation.

Ce 1er juin 1815 devait pourtant être un hymne à la gloire impériale. À midi, six cents coups de canon ont retenti dans le ra des tambours. L’Empereur est arrivé en grand carrosse doré au champ de Mars où doit se tenir l‘Assemblée du Champ de mai. L’architecte Fontaine a construit là un vaste hémicycle pentagonal ouvert à la base et dont les ailes regardent l’École militaire. Napoléon, qui s’est échappé de l’Île d’Elbe trois mois auparavant et a fait son entrée dans Paris le 20 mars, a choisi ce décorum mégalo pour renouer avec son passé fastueux.

L’ordre du jour est des plus chargés qui comprend la distribution des aigles, une déclaration par les chefs des hérauts qui dira le ralliement du peuple français à l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, la signature par l’Empereur de la promulgation de la constitution, son discours en réponse à l’Adresse des électeurs, son serment sur les évangiles (présentés à genoux par l’archevêque de Bourges) d’observer le nouveau texte constitutionnel, la répétition de ce serment par des délégations civiles et militaires ainsi que par les grands corps d’État. Un Te Deum solennel doit clore la journée.

Qui assiste à la cérémonie depuis les premiers rangs constate en effet qu’elle est grandiose par l’apparat et le gotha. La famille de l’Empereur, les cardinaux, les évêques, les conseillers, les officiers de haut rang : tous sont là pour rendre hommage à Napoléon de retour sur le trône un an à peine après son abdication. 45.000 hommes appartenant à la garde impériale, à la garnison de Paris et à la garde nationale, « couvrent le champ de Mars d’une étincelante floraison de sabres et de baïonnettes », écrira l’historien Henry Houssaye.

Mais la foule, elle, chuchote rapidement sa déception. Elle ne fait que deviner l’Empereur en raison de la configuration des lieux et de la disposition des tribunes. Là où elle attendait le guerrier, elle découvre un théâtreux. Elle est consternée, tourne progressivement le dos. La cérémonie, dont une partie du programme trop lourd sera différée, tourne au fiasco. Dans ses mémoires, Paul Charles François Thiébault, baron de l’Empire autant que mauvaise langue, écrit : « Jamais acteur ne fit plus de frais pour représenter la majesté impériale dans toute sa splendeur, mais jamais Napoléon ne remplaça plus mal à propos son habit de guerre, sa redingote grise, son petit chapeau et ses bottes par des bas de soie blancs, des souliers brodés et à rosettes, un glaive de théâtre, un habit et un manteau éblouissant de broderies et une couronne d’empereur romain. Cette parade qui semblait indiquer que l’homme de guerre était fini en lui, m’affligea et en affligea beaucoup. »

La vérité est que la France est perdue. Elle ne sait plus à quel saint se vouer. En un quart de siècle, elle est passée de la Révolution à la Terreur et au Directoire, du Consulat à l’Empire puis à la Restauration. Son cœur s’est serré pour Bonaparte, le vainqueur de Montenotte, d’Austerlitz et de Wagram, l’homme qui a rendu à la France la grandeur de Charlemagne. Mais elle a aussi appris l’enfer de la retraite de Russie, le carnage de Leipzig. En 1814, la guerre s’est invitée jusqu’en son sein pour y saper ses derniers sursauts. La révolte est là qui attise de surcroît ses divisions. En ce printemps 1815, elle lacère la Vendée où Napoléon doit dépêcher les troupes qui lui manqueront cruellement à Waterloo.

La France heureuse du retour de l’Empereur ? Sa remontée d’Elbe à Paris « sans tirer un coup de feu » n’a en réalité été possible que parce que Napoléon s’est gardé de traverser des régions qui lui étaient hostiles. Dans la nuit du 20 mars, son entrée dans la capitale a laissé l’énorme majorité des Parisiens complètement froids. Même habité par le génie, c’est un dictateur qui reprend le trône sans que l’on sache si les concessions faites par Louis XVIII aux libertés seront bien respectées. Au moment où Napoléon appose sa signature au bas de l’Acte additionnel qui prétend donner cette garantie, personne ne croit vraiment en sa conversion subite. « Mascarade ! » : le mot a l’accent de la Commedia dell’Arte.

Napoléon est désormais un homme du passé. « La France est complètement différente de celle qu’il a laissée en 1814, analyse Emmanuel de Waresquiel. Elle n’adhère pas à son retour. Elle ressemble à un puzzle qui ne correspond pas à une hiérarchie sociale faite de pro et d’anti-Napoléon, de pro et anti-Louis XVIII ». Cent paramètres complexifient la donne, explique l’historien français : « On ne vit pas le patriotisme dans l’Ouest ou dans le Midi – qui n’a pas été envahi par les alliés en 1814 – de la même manière qu’on le vit dans l’est de la France. Il faut aussi tenir compte de la reprise économique dans plusieurs régions. Elle joue en faveur des Bourbons. En revanche, la petite propriété paysanne de l’est de la France, de la Franche-Comté et de la Bourgogne est plus favorable à Napoléon qu’elle ne l’est à Louis XVIII. Sans oublier les régions restées christianisées, plus proches du roi. Cette France faite de courants et de mouvements contradictoires est le pays que Napoléon retrouve ».

Le principal soutien à l’Empereur reste la subversion militaire qui a permis le vol de l’Aigle, de « clocher en clocher, jusqu’aux tours de Notre-Dame ». Elle n’est pas le fait des officiers supérieurs qui ont convaincu l’Empereur d’abdiquer le 6 avril 1814 à Fontainebleau, mais bien des cadres inférieurs de l’armée et des fantassins de base qui lui ont rouvert les portes d’un Paris apathique. L’arrivée de Louis XVIII sur le trône a laissé ces soldats désœuvrés, privés d’une partie de la solde. Ceux-là ont perdu beaucoup dans les guerres qui les ont conduits à travers toute l’Europe. Mais plutôt que le désespoir, ils sont prêts à sacrifier une fois encore leurs jambes au canon. Ils sont sensibles au discours impérial qui fait le tri entre vrais et faux patriotes au nom de l’indivisibilité de la nation.

Joseph Fouché, un homme de sécurité et de pouvoir.
Joseph Fouché, un homme de sécurité et de pouvoir. - Reporters

À Paris, Napoléon n’a guère trouvé d’autres soutiens. Il a formé bon an mal an un gouvernement vieillissant et bancal dans lequel Joseph Fouché, le ministre de la Police, attend son heure. Le Champ de mai sera un chant du cygne. Chacun sait l’issue proche. Les appels à la paix lancés par l’Empereur à l’adresse du congrès de Vienne restent sans réponse. Le spectacle qu’il livre le 1er juin laisse l’impression désastreuse d’être adressé aux têtes couronnées européennes, cet aréopage royal auquel Napoléon rêve encore d’appartenir.

En quittant la cérémonie du Champ de mai, la reine Hortense a soupiré : « Malgré le génie de l’Empereur, le dévouement de l’armée, l’enthousiasme du peuple, pourrons-nous résister à cette nouvelle croisade qui se prépare contre la France. Tous ces vivats ne peuvent me rassurer sur les malheurs que je prévois »

 

«Faire peur, agir, retirer les marrons du feu»: telle fut la devise de Joseph Fouché

Temps de lecture: 3 min

L’historien français Emmanuel de Waresquiel a publié l’an dernier une biographie consacrée à Joseph Fouché (1). Le premier flic de France vécut mal le retour de Napoléon et joua un rôle essentiel dans l’avènement de la seconde Restauration.

L’historien Emmanuel de Waresquiel est l’auteur d’une biographie de Fouché.
L’historien Emmanuel de Waresquiel est l’auteur d’une biographie de Fouché. - D.R.

Quelles sont en 1815 les ambitions de Joseph Fouché ?

Fouché a loupé la première transition en 1814. C’est Talleyrand qui a joué les premiers rôles lors de la Première Restauration qui a vu Louis XVIII monter sur le trône. Ce sera toutefois au tour de Fouché en 1815. Il cherchera alors à revenir au pouvoir en étant fidèle aux principes de la Révolution.

Comment vit-il le retour de Napoléon, le 20 mars 1815 ?

Comme une catastrophe. Fouché est déjà à la manœuvre avec Metternich à Vienne. Il souhaite l’instauration d’une régence confiée au petit roi de Rome. Régence qu’il dominerait en partie, avec des hommes de la Révolution. Le retour de Napoléon remet cette solution en question. Fouché va dès lors chercher à revenir au pouvoir. Dans la nuit du 20 mars, l’Empereur le nomme ministre de la Police au nom de sa connaissance des « affaires ». Napoléon pense qu’il vaut mieux l’avoir dans le gouvernement, plutôt qu’en dehors de celui-ci. Fouché ne croit toutefois pas à la pérennité du retour impérial. « Il gagnera une bataille ou deux, il en perdra une troisième et alors ce sera notre heure », confie-t-il. Il va continuer à avoir des contacts secrets avec tous ceux qui comptent : les cours européennes, le duc d’Orléans et bien sûr Louis XVIII et ses conseillers réfugiés à Gand. Il n’a pas encore de solution. Il juge la situation extrêmement délétère et fragile. Pour lui, Napoléon et les Bourbons sont la plus mauvaise des solutions. Mais les solutions intermédiaires, elles, ne sont pas encore mûres.

Quels sont ses moyens d’action face à Napoléon ?

Il conserve ses contacts et met des bâtons dans les roues de Napoléon en lui imposant un système libéral qui va le gêner. Il s’appuie sur les vieux conventionnels revenus à la Chambre des députés de mai-juin 1815. Fouché organise des contre-feux au système Napoléon.

Le paradoxe veut que Fouché, le régicide, va contribuer à ramener Louis XVIII sur le trône.

« Contribuer à le ramener », c’est peut-être aller un peu fort en besogne. Fouché considère plutôt à un moment donné que ce retour est inéluctable parce qu’au fond les principales cartes du jeu ne sont cette fois plus détenues ni par les Chambres, ni par Napoléon qui abdique une seconde fois, ni par Louis XVIII. Mais par les alliés qui ont vaincu Napoléon à Waterloo le 18 juin 1815. Fouché dit que ce n’est pas lui qui a trahi, ce sont les événements qui ont trahi. Et ceux qui ont battu Napoléon à Waterloo, ce sont Wellington et Blücher. Wellington, en particulier, considère que la seule solution viable pour la France, c’est le retour des Bourbons et de la monarchie constitutionnelle de 1814. Dans un certain sens, Fouché va subir ce retour de Louis XVIII, avec lequel il est en contact depuis le mois d’avril.

Que lui reste-t-il à faire ?

Il va organiser les conditions de l’obtention d’un maximum de garanties révolutionnaires au retour de Louis XVIII. Les royalistes vont penser que s’ils rentrent au gouvernement sans faire de concessions, avec un esprit de vengeance, ils risquent une guerre civile. Après Waterloo, Fouché va garder Napoléon à portée de main, comme une carte qu’il peut jouer dans les négociations d’armistice et de reddition de la ville de Paris menées avec Wellington. Il place là encore des contre-feux. C’est la politique classique de Fouché, utilisée dès la Révolution : faire peur, agir, retirer les marrons du feu.

Emmanuel de Waresquiel, « Fouché, les silences de la pieuvre », Paris, Tallandier/Fayard, 2014.

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