Kristiaan Borrett: «J’ai réussi à mettre le doigt où ça fait mal»

Dans cet article
Le maître-architecte compte beaucoup sur le Canal pour redynamiser cette zone stratégique de Bruxelles. Parmi les nombreux projets, il y a celui d’Urbanities, le long du bassin de Biestebroeck.
Le maître-architecte compte beaucoup sur le Canal pour redynamiser cette zone stratégique de Bruxelles. Parmi les nombreux projets, il y a celui d’Urbanities, le long du bassin de Biestebroeck. - MSA / plusofficearchitects / B2Ai.

Kristiaan Borrett va bien, merci pour lui. Depuis qu’il a pris ses fonctions début 2015, le maître-architecte de Bruxelles n’a pas vu le temps passer. Ce qu’il a vu, et bien senti, par contre, ce sont les critiques qui se sont abattues sur lui par rapport à sa gestion jugée partiale et communautaire par une partie du corps architectural bruxellois.

Durant l’heure d’entretien qu’il nous a consacrée, jamais Kristiaan Borrett n’a cherché à minimiser les attaques dont il fut la cible. Humblement, il a avoué avoir très mal vécu cette période car il s’agissait d’une attaque ad hominem. « C’est ma personne qui a été attaquée, dit-il ainsi. On a dit que je n’étais pas intègre et que je favorisais des bureaux d’architecture néerlandophones. Or les chiffres démontrent que, sous ma gestion, davantage de francophones ont gagné des concours que sous la gestion d’Olivier Bastin dont je veux souligner ici l’excellent travail. Ces reproches, non vérifiés, ont été ventilés par je ne sais qui mais le pire, c’est qu’ils ont été considérés comme véridiques par beaucoup de monde. On en est même arrivé à avoir une interpellation au Parlement (NDLR : de la part de la députée bruxelloise Viviane Teitelbaum) au sujet de ma supposée mauvaise gouvernance ! »

Mais une fois la surprise et la douleur passées, ce Gantois de naissance, qui habite Bruxelles depuis 25 ans, s’est fait une raison. « Avec le recul, je considère ces critiques comme un succès personnel car elles démontrent que j’ai réussi à mettre le doigt où ça fait mal, explique-t-il. Je dois souligner que j’ai reçu également beaucoup de marques de soutien. Un maître-architecte qui veut casser le monopole, c’est une bonne chose. Je considère les concours comme excellents pour créer une saine émulation entre les architectes. »

Ce qu’une partie des architectes les plus fortement implantés sur la place bruxelloise reprochent au  bouwmeester, dont le rôle premier est de garantir une qualité architecturale pour la ville et dont la création de la fonction, voici plusieurs années, a été soutenue par les architectes eux-mêmes, tient en peu de mots : Kristiaan Borrett favorise à outrance la culture du concours lors d’appels à projets et privilégie ensuite les bureaux flamands dans ses choix.

L’intéressé, lui, pose un regard différent sur ces concours. « J’ai trouvé à Bruxelles une pratique old-school où certains architectes ou bureaux d’architectes sont de mèche avec certains promoteurs et certains hommes politiques, insiste-t-il dans son bureau de la rue de Namur. Les concours servent justement à chambouler le système établi qui voit toujours les mêmes remporter les projets. Les concours permettent d’ouvrir le marché et de donner à des architectes qui n’ont pas leur entrée dans les sphères bruxelloises de se mettre en avant et d’exprimer eux aussi leur créativité. De plus, les concours permettent de travailler davantage en amont avec les pouvoirs publics par mon intermédiaire. Les concours offrent un cadre urbanistique plus clair. »

Depuis son intronisation, Kristiaan Borrett a donné son avis sur plus d’une… centaine de concours. « En moyenne, il y a un nouveau concours tous les dix jours, sourit-il. Cela va de projets de grande envergure, comme le musée Citroën, à la construction d’une ferme à Neerpede, dans le Pajottenland. L’équipe du maître-architecte a un rôle de catalyseur. Notre avis n’est pas toujours suivi par le promoteur et c’est bien comme ça. Ceci dit, il ne faut pas non plus que nos souhaits soient systématiquement mis de côté, sinon la fonction de maître-architecte ne servirait à rien… »

Le Gantois estime son boulot extrêmement satisfaisant. « Je dois faire le lien entre l’aspect créatif et l’engagement public, dit-il à ce sujet. L’un ou l’autre pris séparément n’est pas suffisant. Je suis au service des deux. Je dois veiller à ce que l’on construise Bruxelles de manière équilibrée tout en favorisant la créativité des architectes. Pourquoi ai-je accepté ce poste à Bruxelles alors que je l’avais déjà exercé à Anvers ? Parce que, sans forfanterie aucune, la capitale avait besoin de quelqu’un de rodé à la mission. Et aussi parce que Bruxelles est une ville qui me passionne. C’est une ville multiple, très internationale, en croissance et qui offre une grande richesse à travers ses différents quartiers. »

Une ville qui, malgré tout, n’a pas que des bons côtés. Kristiaan Borrett, qui dit avoir découvert tout au long de son mandat une tâche « moins pire que prévu », en est conscient. « La lasagne institutionnelle, avec les différents niveaux de pouvoir que l’on connaît, complique les choses mais c’était aussi le cas à Anvers. Et puis Bruxelles n’est une ville ni harmonieuse ni “chouette” ni homogène. Elle est victime d’un clash de styles architecturaux, héritage d’une politique du passé où l’on a beaucoup trop “laissé faire”. Aimer Bruxelles d’un premier abord n’est pas facile et je comprends le désarroi des étrangers qui la découvrent la première fois, mais il faut faire l’effort de la découvrir. »

Entre deux gorgées d’eau, l’homme revient, dans un français impeccable, sur la fonction des concours et l’opportunité que ceux-ci représentent pour les architectes pas encore établis. « Renzo Piano a gagné le concours pour le Centre Pompidou à Paris alors qu’il n’avait pas 35 ans, souligne-t-il. Quand je vois l’audace dont il a fait preuve, je me dis que notre système en Belgique va trop dans la direction contraire : on évite la prise de risques en proposant des choses trop conventionnelles. La majorité des projets neufs à Bruxelles proposent des façades en crépi blanc, pourtant fort salissant, un socle en pierre bleue et une touche de bois par-ci par-là. On assiste à une reproduction des schémas existants, ce qui est symptomatique d’un circuit trop fermé, parce que c’est plus facile et moins coûteux à faire, et parce qu’il est plus aisé aussi de reprendre des plans existants de précédents projets. Je pense parfois qu’il nous manque des projets en briques, un matériau à la fois 100 % belge et durable… »

Avec le Crowne Plaza, c’est un peu l’ancien bar Martini qui va renaître sur la place Rogier…

Par Paolo Leonardi

L’extension du Crowne Plaza va, enfin, colmater un espace rester béant pendant des décennies sur la place Rogier.
L’extension du Crowne Plaza va, enfin, colmater un espace rester béant pendant des décennies sur la place Rogier. - Onsite Studio et Piovenefabi.

A l’angle de la place Rogier et du boulevard du Jardin botanique, les Bruxellois ont l’habitude depuis plusieurs décennies (40 ans pour être exact) d’« admirer » une grande parcelle vide et une façade aveugle. Attenantes à l’hôtel Crowne Plaza Palace, celles-ci s’apprêtent à disparaître. Enfin !

Propriétaire de l’hôtel, la compagnie suédoise Pandox AB a pour ambition de construire une extension au Crowne Plaza de 5.130 m2 (qui comprendra un espace de conférence et 150 chambres), avec des commerces au rez-de-chaussée et un bar-restaurant à ciel ouvert sur une terrasse panoramique installée sur le toit avec un ascenseur public qui permettra aux personnes extérieures à l’hôtel de s’y rendre.

Le budget total des travaux est estimé à 22 millions d’euros. Un concours d’architecture a été organisé. 72 équipes ont soumis leur candidature et en janvier de cette année, 5 équipes furent appelées à poursuivre leur travail. En mars, elles ont remis leurs épures. Le lauréat est à présent connu : il s’agit de l’association entre deux bureaux italiens Onsite Studio et Piovenefabi.

Parmi les « créations » imaginées par les architectes transalpins, on note deux bâtiments au lieu d’un seul, un jardin d’hiver, de la végétation à l’intérieur à chaque étage et des toitures vertes disposées dans la cour intérieure et visibles depuis les chambres ou les couloirs.

« La parcelle est restée en l’état pendant toutes ces décennies pour deux raisons : en dessous de la dalle se trouve un tunnel du métro, ce qui rend les travaux délicats et onéreux, et en raison d’une erreur planologique dans le Pras aujourd’hui réglée », explique Kristiaan Borret.

C’est « Monsieur concours » en sa qualité de maître-architecte qui a eu l’idée de soumettre le projet à un appel public. « Un jour, un promoteur hollandais qui travaille pour Pandox est venu me trouver, raconte-t-il. Il m’a demandé de l’aider à choisir un architecte parmi une liste de dix qui lui avait été concoctée par… son avocat. Je lui ai dit que ce n’était peut-être pas la meilleure chose à faire et lui ai plutôt suggéré d’organiser un concours car cela permettrait d’opérer une sélection parmi un choix de candidats plus large… »

Chose aussitôt proposée, chose aussitôt faite. Le concours a connu un succès éclatant. « Onsitestudio est un bureau milanais qui a déjà construit un grand hôtel en face de la gare de la capitale lombarde, explique Kristiaan Borret. Piovenefabi est également installé à Milan mais a pignon sur rue à Bruxelles. Ce bureau a notamment construit par le passé un pavillon temporaire dans le parc Duden. Tous les projets étaient acceptables mais ce qui nous a séduits chez les Italiens, c’est une certaine rigueur urbanistique qui respecte l’alignement des façades sophistiquées, lesquelles présentent quelques touches de frivolité. Le bar sur le toit accessible au public, qui rappellera aux plus anciens le célèbre bar Martini, animera l’espace, de même que les commerces du rez. »

Le maître-architecte se réjouit de voir la cicatrice de cette place emblématique de Bruxelles bientôt « réparée ». « L’extension du Crowne Plaza va terminer la place Rogier, dit-il ainsi. Le Bruxellois était tellement habitué à ce no man’s land qui fait face à City 2 qu’il va être surpris… »

Un urbaniste plus qu’un architecte

Par Paolo Leonardi

Kristiaan Borret en plein travail.
Kristiaan Borret en plein travail. - D.R.

Le mandat de Kristiaan Borret s’achèvera fin 2019. Se considérant davantage comme un urbaniste qu’un architecte, l’homme adore la transversalité. Il veut être la cheville ouvrière qui met les architectes et les différentes entités de pouvoir autour d’une même table pour faire avancer les projets et poser ainsi sa « signature » sur Bruxelles. Il lui reste un an et demi pour y arriver.

« J’y crois à fond, sans quoi je ne serais pas ici en train de répondre à vos questions, dit-il. Même s’il existe encore beaucoup de frictions, l’Administration commence à bouger. Il suffit pour s’en convaincre de voir l’enthousiasme et le dynamisme qui règnent autour de l’équipe Canal que j’ai mise en place (NDLR : celle-ci est chargée d’appliquer le Plan Canal mis au point en 2012 par la Région qui régit le développement de cette zone cruciale de la capitale). Elle regroupe la SAU (Société d’Aménagement Urbain), perspective.brussels (pour le suivi des plans), la BDU (Direction de l’Urbanisme de Bruxelles) et ma propre équipe. Lorsque l’urbaniste français Alexandre Chemetoff qui a établi le Plan Canal s’en est allé, je n’ai pas voulu poursuivre seul sa mission. D’où l’idée de créer une équipe qui parle d’une même voix dans une ville où l’on a trop l’habitude de se plaindre, de s’auto-flageller et de bloquer l’autre. J’espère qu’elle servira d’exemple pour le futur. »

À la tête d’une équipe de 14 personnes, le maître-architecte bruxellois souhaiterait voir davantage de bâtiments construits d’ici à la fin de son mandat, et au-delà. Mais il sait, comme tout le monde, que cela dépend beaucoup des permis dont on connaît l’extrême lenteur avec laquelle ils sont accordés. « Pour ma part, je ne peux que travailler en amont, en espérant qu’un meilleur projet passera plus facilement, avoue-t-il. Accélérer les choses constituera la tâche prioritaire du nouveau BUP (Bruxelles Urbanisme et Patrimoine) car quand un permis dure trop longtemps, il y a inévitablement une érosion de la qualité du projet. À Anvers, la durée moyenne d’un projet simple sans enquête publique est de 60 jours calendrier. À Bruxelles, c’est beaucoup plus long ! »

Le nombre et l’envergure des projets

L’interview touche à sa fin, ce qui est plutôt une bonne chose vu que la carafe d’eau est quasiment vide. On demande alors à Kristiaan Borret si le dessin ne lui manque pas trop. « Si, mais c’est toujours un choix difficile pour tout architecte qui rentre dans l’Administration, glisse-t-il. Les projets qui défilent sur mon bureau ne sont jamais les miens mais j’en ai fait mon deuil. En contrepartie, je suis impliqué dans énormément de projets, dont certains sont de très grande envergure. Et ça, c’est grisant. »

Un projet lui tient-il particulièrement à cœur d’ici fin 2019 ? « C’est comme dire lequel de ses enfants on préfère, conclut-il, sourire aux lèvres. J’espère juste que d’ici cinq ans, on pourra se promener le long d’une zone remplie de logements, d’activités productives et d’animations qui s’appelle le Canal. Il y a beaucoup de projets dans les cartons, je suis optimiste… »

 
À la Une du Soir.be
À découvrir sur Le Soir +
 

Vos réactions

Règles de bonne conduite / Un commentaire abusif? Alertez-nous

Le choix de la rédaction
  1. MADAME

    Madeleine Albright: «Je souhaite le retour d’une Amérique généreuse et charitable»

  2. Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National
: «
Quand on invite un spectacle, on appelle Douai, Rotterdam, le Luxembourg – une tournée internationale avec peu de kilomètres.
»

    Théâtre et climat: «Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu»

  3. Fariba Adelkhah a écop
» d’une peine de 5
ans de prison, notifiée le 16
mai, pour «
collusion en vue d’attenter…
»

    La sordide «diplomatie des otages» déployée par l’Iran

La chronique
  • Vous avez de ces mots: Au {brame}, citoyens!

    Depuis quelques jours, les forêts d’Ardenne et de Navarre connaissent une agitation singulière. Dès la nuit tombante, de petits groupes se faufilent sous la futaie, dans un silence recueilli. À leur tête, un guide familier des lieux chemine, vers on ne sait quel sanctuaire. Soudain, il s’arrête, réprime le frémissement qui a gagné ses ouailles et chuchote : « C’est par là ! Vous entendez ? » Un cri rauque et caverneux court sur la fagne, auquel répondent plusieurs autres, dans le lointain.

    Naguère, les cerfs bramant le soir au fond des bois n’attiraient que les nemrods et les raboliots. Aujourd’hui, le spectacle se donne parfois à guichets fermés, pour des publics où de timides adonis coudoient des dianes délurées… à moins que ce ne soit l’inverse. Et lorsque le seigneur de la forêt quitte la scène, chacun se retrouve au gîte, un vin fumant à la main, pour commenter la sensuelle bestialité de ces cris qui vous prennent aux tripes.

    Brame, bramer, bramement sont des mots de...

    Lire la suite

  • Une gestion trop souvent erratique

    Le Financial Times et le Wall Street Journal ont salué la manière dont l’Italie gère la pandémie. Elle serait un modèle du genre, loin, très loin devant l’Espagne, la France et le Royaume-Uni. Plus au nord, c’est la Suède qui serait l’exemple à suivre, elle dont le pari sur l’immunité collective fut tant décrié au printemps dernier.

    Comparaison n’est pas raison, l’Italie et la Suède ne sont pas la Belgique, mais il faut bien se demander pourquoi les courbes statistiques restent...

    Lire la suite