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Faut-il diaboliser la N-VA?

En refusant de débattre de certaines questions, en assimilant les idées conservatrices au racisme et au populisme, la gauche a elle aussi contribué à faire le lit des nationalistes depuis plusieurs décennies.

Carte blanche - Temps de lecture: 7 min

Ces dernières semaines, les déclarations incendiaires du Secrétaire d’Etat Théo Francken et, dans une moindre mesure, celles de Bart De Wever, sur le dossier des migrants suscitent des passions qui débordent largement l’hémicycle parlementaire. Elles font suite à quantité d’autres petites phrases explosives proférées par les intéressés depuis la prestation de serment du gouvernement fédéral en 2014.

Une dégradation du débat public

L’histoire politique de notre pays est riche en rebondissements mais force est de constater que, depuis quelques années, on assiste à une dégradation progressive du débat public. Comment expliquer cela ? Certains affirment que l’accession de la N-VA au pouvoir en est la cause et que ce parti constitue un danger pour la démocratie. Qu’en penser ? Personne ne peut nier que les déclarations de ce parti enveniment le débat. Loin d’être des « dérapages » (un dérapage sous-entend une perte de contrôle suite à une erreur involontaire), les termes utilisés sont choisis méticuleusement pour produire un effet maximal dans l’écosystème médiatique francophone.

Un déchaînement verbal contre-productif

Mais la N-VA détient-elle le monopole de l’outrance et de la caricature ? Est-ce d’ailleurs réellement la N-VA qui, historiquement, serait à l’origine de cette détérioration du débat public ? Ce processus ne trouve-t-il pas son origine dans les huées de l’opposition qui sabotèrent le discours d’investiture du Premier ministre ? N’est-ce pas la gauche démocratique qui, depuis 2014, a perdu toute mesure ? D’abord incrédules puis furibonds de voir travailler une équipe gouvernementale dont ils ne faisaient pas partie, les socialistes ont, dès le départ, adopté la stratégie du mépris, de l’insulte et de la diabolisation du gouvernement fédéral accusé de complicité fascisante, de collaborationnisme, etc. Ce déchaînement verbal d’une rare violence auquel se joignirent les autres partis francophones, les syndicats et l’innombrable galaxie d’associations satellites de la gauche dans la société civile, visait à déstabiliser le jeune gouvernement sur la viabilité duquel personne ne pariait. Depuis 4 ans, le moindre incident est prétexte à surenchérir dans l’outrance à propos de tout et de rien (les réformes, le budget, la lutte contre le terrorisme, les réfugiés, etc.).

Une dynamique perverse

Dans un contexte préélectoral, une dynamique perverse s’est mise en place : aux « dérapages » factices de la N-VA, la gauche répond par une stratégie de l’indignation vertueuse, elle aussi souvent factice. Factice car elle fait mine de prendre au pied de la lettre des déclarations qui, au niveau formel, sont certes abrasives mais qui, sur le fond, valent la peine qu’on s’y arrête. Est-il, par exemple, interdit de se demander si le monde académique ne commet pas une erreur en réclamant d’autorité que la justice tranche dans le sens indiqué par elle à propos d’un dossier dont elle ne connaît ni les tenants ni les aboutissants ? Est-il erroné de se demander, de façon très reaganienne, si les socialistes, aux commandes durant trois décennies, ne font pas « partie du problème » qu’ils prétendent résoudre ? Est-il sacrilège de se demander si la question migratoire n’est pas traitée de manière hypocrite au niveau européen ? Est-il déplacé de vouloir conditionner les capacités d’accueil de l’immigration économique aux ressources de la sécurité sociale ? Est-il absurde de plaider pour le modèle australien de l’immigration ?

Un tracé aux frontières étroites

La forme du discours n’est-elle pas un prétexte pour éluder le débat sur le fond ? En Belgique francophone, la gauche intellectuelle a, durant des décennies, exercé un monopole sur le tracé des frontières séparant ce qui, dans le débat public, était acceptable ou pas. Et ces frontières étaient plutôt étroites : elles coïncidaient en gros avec les idées de gauche, d’extrême gauche, de centre gauche, social-démocrates et, à l’extrême rigueur les idées libérales pour autant que ces dernières soient formulées de manière repentante et auto-flagellatrice. Telle était la « tolérance » de la gauche hégémonique.

Une rhétorique trop amalgamante

Cette période est en train de prendre fin car on assiste à un retour des idées conservatrices et des idées de droite démocratique dans le débat public et ce phénomène, même s’il se produit un peu partout en Europe, est, il est vrai, largement imputable à la N-VA en Belgique francophone. Par ses déclarations provocatrices, elle parvient à imposer des idées et des thèmes qui avaient disparu du débat. Faut-il le regretter ? Il faut bien évidemment combattre l’intolérance et punir le racisme mais il ne faut pas être dupe de la rhétorique de la gauche : elle procède à un continuel amalgame entre la droite et l’extrême droite car elle ne veut pas débattre des idées de la droite démocratique et conservatrice.

Débattre plutôt que dénoncer

Or, le déverrouillage auquel on assiste a pour mérite d’autoriser l’expression d’opinions démocratiques longtemps tenues à l’écart du débat public et que la N-VA n’a pas inventées. En tant que libéral, je ne partage pas, loin de là, toutes ces idées mais j’estime qu’elles ont droit de cité. Je considère en outre qu’on ferait mieux d’en débattre plutôt que de les dénoncer. Plus fondamentalement et au-delà du cas de la N-VA, il est malhonnête et indigne de considérer que les idées conservatrices seraient racistes et populistes.

Un manque de maturité démocratique ?

Le conservatisme constitue un authentique champ intellectuel largement méconnu en Belgique francophone. Il s’inscrit dans une tradition intellectuelle toujours vivace outre-Atlantique et qui – quoique distincte de la tradition libérale à laquelle je suis attaché – comprend des auteurs majeurs tels que Burke, Taine, Strauss, Arendt, Chesterton mais aussi Oakeshott, MacIntyre, Röpke, Soljenitsyne, Freund, de Jouvenel, Nisbet, Lasch, etc. Et, plus près de nous, Murray, Finkielkraut, Zemmour, Onfray, etc. Si on accepte, comme je le fais souvent, de discuter des idées de Marx, de celles de ses épigones actuels, de celles des trotskystes, des apôtres de la décroissance, des malthusiens militants, des écologistes obscurantistes, des ennemis de la propriété privée et d’autres égalitaristes forcenés, à quel titre contesterions-nous le droit de débattre et de réfuter les idées d’intellectuels conservateurs et les points de vue inspirés par ces dernières ? Le fait, pour la gauche, de criminaliser des idées qu’elle n’aime pas n’est-il pas l’expression d’un manque de maturité démocratique ?

Des procès d’intention faits à la N-VA

Chaque fois que paraît une carte blanche (ou plutôt la traduction d’une carte blanche) de Bart De Wever en Belgique francophone, je suis toujours frappé – et un peu honteux en tant que francophone – par l’indigence intellectuelle des réactions. C’est un catalogue d’imprécations, de procès d’intention, de points Godwin et de subtiles métaphores sur les années 30. En rejetant d’emblée ce genre de débat, la gauche ne creuse-t-elle pas le divorce entre elle et une partie de la population ? Et ne fait-elle pas ainsi le jeu de la N-VA ?

Enrayer une mécanique destructrice

Fort heureusement, le débat public survit toujours dans notre pays car, dans tous les camps, il existe des gens raisonnables et, dans chaque organe médiatique, des journalistes attachés à la préservation de l’espace public. Mais, ce débat est souvent étouffé par le battage médiatique à propos des petites phrases et la surenchère hypocrite dans l’indignation. En tant que libéral, je suis très attaché au pluralisme des idées car, tant à gauche qu’à droite, il y a toujours des gens intéressants et des points de vue qui peuvent nous faire réfléchir. Si l’on désire enrayer cette mécanique destructrice, ne serait-il pas temps de discuter des grands enjeux de manière réellement pluraliste et de réserver notre indispensable indignation aux attitudes et déclarations authentiquement racistes et haineuses qui ne peuvent en aucun cas être tolérées ? Si nous suivions cette voie, l’ironie de l’histoire ne serait-elle pas, en fin de compte, que, par ses petites phrases, la N-VA, loin de nuire à la démocratie, aurait indirectement contribué à rendre le débat démocratique plus pluraliste ?

Ces dernières semaines, les déclarations incendiaires du Secrétaire d’Etat Théo Francken et, dans une moindre mesure, celles de Bart De Wever, sur le dossier des migrants suscitent des passions qui débordent largement l’hémicycle parlementaire. Elles font suite à quantité d’autres petites phrases explosives proférées par les intéressés depuis la prestation de serment du gouvernement fédéral en 2014.

Une dégradation du débat public

L’histoire politique de notre pays est riche en rebondissements mais force est de constater que, depuis quelques années, on assiste à une dégradation progressive du débat public. Comment expliquer cela ? Certains affirment que l’accession de la N-VA au pouvoir en est la cause et que ce parti constitue un danger pour la démocratie. Qu’en penser ? Personne ne peut nier que les déclarations de ce parti enveniment le débat. Loin d’être des « dérapages » (un dérapage sous-entend une perte de contrôle suite à une erreur involontaire), les termes utilisés sont choisis méticuleusement pour produire un effet maximal dans l’écosystème médiatique francophone.

Un déchaînement verbal contre-productif

Mais la N-VA détient-elle le monopole de l’outrance et de la caricature ? Est-ce d’ailleurs réellement la N-VA qui, historiquement, serait à l’origine de cette détérioration du débat public ? Ce processus ne trouve-t-il pas son origine dans les huées de l’opposition qui sabotèrent le discours d’investiture du Premier ministre ? N’est-ce pas la gauche démocratique qui, depuis 2014, a perdu toute mesure ? D’abord incrédules puis furibonds de voir travailler une équipe gouvernementale dont ils ne faisaient pas partie, les socialistes ont, dès le départ, adopté la stratégie du mépris, de l’insulte et de la diabolisation du gouvernement fédéral accusé de complicité fascisante, de collaborationnisme, etc. Ce déchaînement verbal d’une rare violence auquel se joignirent les autres partis francophones, les syndicats et l’innombrable galaxie d’associations satellites de la gauche dans la société civile, visait à déstabiliser le jeune gouvernement sur la viabilité duquel personne ne pariait. Depuis 4 ans, le moindre incident est prétexte à surenchérir dans l’outrance à propos de tout et de rien (les réformes, le budget, la lutte contre le terrorisme, les réfugiés, etc.).

Une dynamique perverse

Dans un contexte préélectoral, une dynamique perverse s’est mise en place : aux « dérapages » factices de la N-VA, la gauche répond par une stratégie de l’indignation vertueuse, elle aussi souvent factice. Factice car elle fait mine de prendre au pied de la lettre des déclarations qui, au niveau formel, sont certes abrasives mais qui, sur le fond, valent la peine qu’on s’y arrête. Est-il, par exemple, interdit de se demander si le monde académique ne commet pas une erreur en réclamant d’autorité que la justice tranche dans le sens indiqué par elle à propos d’un dossier dont elle ne connaît ni les tenants ni les aboutissants ? Est-il erroné de se demander, de façon très reaganienne, si les socialistes, aux commandes durant trois décennies, ne font pas « partie du problème » qu’ils prétendent résoudre ? Est-il sacrilège de se demander si la question migratoire n’est pas traitée de manière hypocrite au niveau européen ? Est-il déplacé de vouloir conditionner les capacités d’accueil de l’immigration économique aux ressources de la sécurité sociale ? Est-il absurde de plaider pour le modèle australien de l’immigration ?

Un tracé aux frontières étroites

La forme du discours n’est-elle pas un prétexte pour éluder le débat sur le fond ? En Belgique francophone, la gauche intellectuelle a, durant des décennies, exercé un monopole sur le tracé des frontières séparant ce qui, dans le débat public, était acceptable ou pas. Et ces frontières étaient plutôt étroites : elles coïncidaient en gros avec les idées de gauche, d’extrême gauche, de centre gauche, social-démocrates et, à l’extrême rigueur les idées libérales pour autant que ces dernières soient formulées de manière repentante et auto-flagellatrice. Telle était la « tolérance » de la gauche hégémonique.

Une rhétorique trop amalgamante

Cette période est en train de prendre fin car on assiste à un retour des idées conservatrices et des idées de droite démocratique dans le débat public et ce phénomène, même s’il se produit un peu partout en Europe, est, il est vrai, largement imputable à la N-VA en Belgique francophone. Par ses déclarations provocatrices, elle parvient à imposer des idées et des thèmes qui avaient disparu du débat. Faut-il le regretter ? Il faut bien évidemment combattre l’intolérance et punir le racisme mais il ne faut pas être dupe de la rhétorique de la gauche : elle procède à un continuel amalgame entre la droite et l’extrême droite car elle ne veut pas débattre des idées de la droite démocratique et conservatrice.

Débattre plutôt que dénoncer

Or, le déverrouillage auquel on assiste a pour mérite d’autoriser l’expression d’opinions démocratiques longtemps tenues à l’écart du débat public et que la N-VA n’a pas inventées. En tant que libéral, je ne partage pas, loin de là, toutes ces idées mais j’estime qu’elles ont droit de cité. Je considère en outre qu’on ferait mieux d’en débattre plutôt que de les dénoncer. Plus fondamentalement et au-delà du cas de la N-VA, il est malhonnête et indigne de considérer que les idées conservatrices seraient racistes et populistes.

Un manque de maturité démocratique ?

Le conservatisme constitue un authentique champ intellectuel largement méconnu en Belgique francophone. Il s’inscrit dans une tradition intellectuelle toujours vivace outre-Atlantique et qui – quoique distincte de la tradition libérale à laquelle je suis attaché – comprend des auteurs majeurs tels que Burke, Taine, Strauss, Arendt, Chesterton mais aussi Oakeshott, MacIntyre, Röpke, Soljenitsyne, Freund, de Jouvenel, Nisbet, Lasch, etc. Et, plus près de nous, Murray, Finkielkraut, Zemmour, Onfray, etc. Si on accepte, comme je le fais souvent, de discuter des idées de Marx, de celles de ses épigones actuels, de celles des trotskystes, des apôtres de la décroissance, des malthusiens militants, des écologistes obscurantistes, des ennemis de la propriété privée et d’autres égalitaristes forcenés, à quel titre contesterions-nous le droit de débattre et de réfuter les idées d’intellectuels conservateurs et les points de vue inspirés par ces dernières ? Le fait, pour la gauche, de criminaliser des idées qu’elle n’aime pas n’est-il pas l’expression d’un manque de maturité démocratique ?

Des procès d’intention faits à la N-VA

Chaque fois que paraît une carte blanche (ou plutôt la traduction d’une carte blanche) de Bart De Wever en Belgique francophone, je suis toujours frappé – et un peu honteux en tant que francophone – par l’indigence intellectuelle des réactions. C’est un catalogue d’imprécations, de procès d’intention, de points Godwin et de subtiles métaphores sur les années 30. En rejetant d’emblée ce genre de débat, la gauche ne creuse-t-elle pas le divorce entre elle et une partie de la population ? Et ne fait-elle pas ainsi le jeu de la N-VA ?

Enrayer une mécanique destructrice

Fort heureusement, le débat public survit toujours dans notre pays car, dans tous les camps, il existe des gens raisonnables et, dans chaque organe médiatique, des journalistes attachés à la préservation de l’espace public. Mais, ce débat est souvent étouffé par le battage médiatique à propos des petites phrases et la surenchère hypocrite dans l’indignation. En tant que libéral, je suis très attaché au pluralisme des idées car, tant à gauche qu’à droite, il y a toujours des gens intéressants et des points de vue qui peuvent nous faire réfléchir. Si l’on désire enrayer cette mécanique destructrice, ne serait-il pas temps de discuter des grands enjeux de manière réellement pluraliste et de réserver notre indispensable indignation aux attitudes et déclarations authentiquement racistes et haineuses qui ne peuvent en aucun cas être tolérées ? Si nous suivions cette voie, l’ironie de l’histoire ne serait-elle pas, en fin de compte, que, par ses petites phrases, la N-VA, loin de nuire à la démocratie, aurait indirectement contribué à rendre le débat démocratique plus pluraliste ?

 

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2 Commentaires

  • Posté par Camal André, mercredi 13 juin 2018, 13:12

    Le Soir va-t-il cesser de servir de tribune aux valets de la N-VA?

  • Posté par Reginster Jean-luc , mercredi 1 mai 2019, 9:24

    Difficile de faire mieux que cette consternante réaction pour illustrer le terrorisme intellectuel borné que dénonce la carte blanche de Corentin De Salle !

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