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Salah et l'équipe d'Egypte, instruments d’un régime autoritaire

L’attente autour de cette Coupe du monde est immense. Pour le pouvoir, c’est l’occasion de se racheter auprès de ses citoyens en instrumentalisant ses joueurs. Pour les Égyptiens, de s’évader le temps d’une compétition d’un régime autoritaire et corrompu.

Cheffe adjointe au service Monde Temps de lecture: 4 min

Une malédiction brisée grâce à un pied gauche. Le 8 octobre dernier, Mohamed « Mo » Salah trompe le gardien congolais à la 94e minute et électrise l’Egypte entière en qualifiant son pays pour la Coupe du monde 2018.

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Salah se prosterne, le commentateur fond en larmes, les supporters exultent. La place Tahrir au Caire, fourmille comme au temps des rassemblements du Printemps arabe en 2011 : les Égyptiens y convergent et laissent exploser leur joie. Et pour cause, ce moment, ils l’attendent depuis la dernière qualification de leur équipe, en 1990.

8 octobre 2017
: l’Egypte exulte après sa qualification acquise face au Congo.
8 octobre 2017 : l’Egypte exulte après sa qualification acquise face au Congo. - Photo News

L’attente autour de la rencontre avec l’Uruguay ce 15 juin est immense : en deux participations (1934, 1990) le pays n’a jamais gagné un match de Coupe du monde. Ce n’est pourtant pas le talent qui manque puisque les Pharaons ont dominé l’Afrique pendant de nombreuses années, remportant trois coupes d’Afrique des Nations consécutivement (en 2006, 2008 et 2010). Le contraste avec le succès des clubs locaux comme Zamalek ou al-Ahly est également frappant. Mais entre 1960 et 1979, l’Egypte refuse de participer aux qualifications à la Coupe du monde pour ne pas avoir à affronter Israël, les deux pays étant en guerre. Un traité de paix est signé en 1979, date à laquelle les Pharaons reprennent logiquement du service… tout en composant avec des tirages au sort peu favorables.

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D’où l’espérance, fébrile, et le mot est faible, autour de cette qualification, d’un peuple qui a toujours vibré pour le football : « En Egypte, le football a une place particulièrement centrale dans la vie quotidienne, c’est un des passe-temps favoris et celui qui rassemble le plus grand nombre de citoyens, analyse Suzan Gibril, doctorante en Sciences politiques au CEVIPOL à l’ULB. Dans le contexte égyptien, dominé par la corruption et les pots-de-vin, le football incarne l’une des rares opportunités de briller pour son mérite. C’est une source de fierté importante pour une grande partie de la population. »

Salah, adoré par les Égyptiens, courtisé par le régime

De fierté pour le peuple, donc. Mais aussi de la restauration d’un sentiment de « karama », de dignité, pour le pouvoir égyptien qui espère, avec cette Coupe du monde, se racheter auprès de ses citoyens. Ce qui est loin d’être gagné : en 2014, la lourde défaite de l’Egypte face au Ghana lors du match de qualification pour la Coupe du monde avait laissé le pays apathique, voire satisfait de la défaite des Pharaons, alors symboles du régime autoritaire : « Cette désapprobation du régime a été exprimée entre autres dans les stades, sur les banderoles des supporters. En 2014, on pouvait lire le message suivant, adressé à l’équipe nationale ‘Nous vous avons suivi de partout mais quand les temps sont durs, vous ne nous trouvez pas’ », rapporte Suzan Gibril.

Entre alors en scène le charismatique et doué Mo Salah. Adoré par la population et courtisé par le pouvoir qui voit en lui sa rédemption : « Abdel Fattah al-Sissi va encenser l’image de Salah en le remerciant pour service rendu à la nation, en le qualifiant de source de fierté, d’honneur au pays. Et va instrumentaliser le succès du joueur au même titre que Moubarak avec ses prédécesseurs ». Mohammed Salah, extrêmement populaire auprès du peuple égyptien qui l’érige en modèle de bonté et de réussite, devient une échappatoire, un moyen de détournement efficace : « La répression politique rend la prise de parole plus compliquée, décode l’experte. La contestation va prendre différentes facettes. La figure de Salah va être utilisée pour changer les idées de la population ». L’exemple le plus flagrant remonte aux élections de mars dernier durant lesquelles près de 2 millions de bulletins sont souillés et considérés comme nuls. Beaucoup – aucun chiffre officiel n’a pu confirmer le nombre exact de bulletins – portaient le nom de Mohamed Salah. Une popularité politique qui rappelle celle d’un autre Mohamed de douze ans son aîné. Aboutrika, légende du football, aujourd’hui domicilié au Qatar, avait été accusé en mai 2015 d’avoir financé l’ancien parti au pouvoir, les Frères musulmans, et inscrit sur la « liste de terroristes » du régime égyptien.

À l’inverse de son mentor (les deux joueurs se rencontrent régulièrement en Europe), l’idole Salah sait qu’elle doit rester discrète si elle veut survivre au régime autoritaire d’Al-Sissi.

 

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