Le baron Edouard-Jean Empain, enlevé dans les années septante, est décédé

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L’ancien président du groupe Empain-Schneider, le baron Edouard-Jean Empain est décédé à l’âge de 76 ans, annoncent les sites du groupe IPM et L’Echo.

Président-directeur-général du groupe Empain-Schneider de 1971 à 1981, l’ancien homme d’affaires avait fait parler de lui à la fin des années septante. Le 23 janvier 1978, alors qu’il dirigeait le groupe Empain-Schneider – 300 sociétés, 120.000 employés –, le baron Empain avait été enlevé devant son domicile, en plein cœur de Paris.

80 millions de francs

Ses ravisseurs, dirigés par Georges Bertoncini, demanderont une rançon de 80 millions de francs français (ramenée ensuite à 40 millions) et l’amputeront de la première phalange de son auriculaire gauche pour faire pression sur la famille. Après plusieurs tentatives de libération, il sera relâché le 26 mars 1978 près d’une station de métro. Le procès de ses ravisseurs eut lieu en décembre 1982, ils écoperont de 5 à 20 ans de réclusion criminelle.

Il racontera qu’à son retour, seul son labrador Love était content de le revoir. Sa famille, ses amis et ses collaborateurs l’avaient déjà enterré, ses relations avec ceux-ci se dégradèrent complètement jusqu’à ce qu’il coupe les ponts et commence une nouvelle vie.

En 2015, Edouard-Jean Empain s’exprimait au micro de la Première aux côtés de Béatrice Delvaux :

Le baron Empain au «Soir» en 2015: «Le pouvoir, quand vous y touchez, cela vous ronge»

Par Béatrice Delvaux

© Reporters
© Reporters

En marge du Grand Oral La Première Le Soir en 2015, nous avions eu un aparté avec le baron Empain, centré sur les sentiments qui avaient porté son incroyable destinée. Voici le compte rendu de cette dernière interview, où l’on voit un homme qui n’a guère changé au cours des années : tranché, déterminé, dur, se déclarant sans aucun problème politiquement acquis à l’extrême droite. Il y parle aussi d’Albert Frère « son ami au poker », et de ce petit garçon qu’il était et qui, à 12 ans, pouvait faire arrêter « son » train, quelque part en Afrique, pour manger son déjeuner au calme.

Vous vous exprimez avec beaucoup de dureté sur le monde, seuls vos chiens semblent bénéficier de votre tendresse. Dans l’entretien que nous venons d’avoir, vous ne parlez pas de vos enfants. Vous vous êtes réconciliés ?

C’est plus doux quand je parle d’eux d’autant que je suis passé par des moments difficiles avec eux durant mon enlèvement. Ils étaient alors passés totalement du côté de leur mère. Je ne leur reproche pas, je n’étais pas là, mais il a fallu un travail pour les récupérer et leur faire comprendre pourquoi j’étais comme cela et je vivais comme cela avant mon enlèvement et pourquoi ils étaient élevés de cette façon.

Pourquoi viviez-vous « comme cela », obsédé et emporté par vos affaires ?

J’ai toujours vécu tout seul. Je n’ai jamais demandé quoi que ce soit, à qui que ce soit. J’aime beaucoup ma propre compagnie. C’est étonnant, mais c’est comme ça. Mais c’est aussi pour cela que des événements comme mon enlèvement ne m’affectent pas, car je suis toujours avec moi-même.

L’idée de pouvoir vivre avec les autres est souvent un but de vie ?

C’est plutôt une façon de meubler le temps par les autres. Moi, j’aime le meubler par moi-même, mes pensées, mes écrits, mes lectures.

Dans le documentaire qui vous a été consacré, vous expliquez que lorsque vous étiez petit garçon et que vous voyagiez dans le train familial au Congo, on l’arrêtait pour que vous mangiez calmement ?

C’est vrai que c’est inimaginable. On a du mal à le digérer. Surtout qu’on vient me poser ces questions en se tenant à trois mètres de moi. Quand on me demande à quelle heure je vais me réveiller, je réagis comme il faut réagir et je réponds : « Je crois que je vais me réveiller à 8h ». Et à 8h le train s’arrêtait.

On dit souvent qu’en affaires, la première génération construit, la deuxième consolide et la troisième dilapide. Or vous êtes la troisième génération et vous avez été un bâtisseur ?

Les différents États ont dilapidé pour moi : ils ont piqué, volé, il n’y avait plus à dilapider.

Qu’est-ce qui explique votre envie forcenée de travailler, de conquérir ?

C’était chez moi, comme un désir de pouvoir, sûrement. Le pouvoir, quand vous y avez touché, cela vous ronge. À 12 ans, je pouvais déjà faire arrêter le train quand je voulais.

Quand vous avez été kidnappé, cela a dû être source d’une grande frustration, car vous perdez le contrôle ?

Non, car j’ai le pouvoir de parler et je me sens très fort. Ils ne font pas le poids. Je peux les retourner comme je veux. Ils n’ont pas lu assez, pas fait assez de psycho et de recherches. Ils sont complètement dominés par moi et cela fait du bien de penser qu’on peut les dominer alors que c’est eux qui ont les kalachnikovs et moi les menottes.

Le kidnapping vous a auréolé d’un parfum héroïque, d’un statut de légende ?

Oui mais cela a totalement arrêté ma progression, mon empire, mon désir de pouvoir etc. Et socialement, cela a été terrible. Je suis un chasseur et quand j’étais président de Schneider, je recevais dix à douze invitations de chasse par an. Après mon enlèvement, j’en ai reçu une, c’est tout.

Que retenez-vous de votre vie ?

J’ai une vie qui est très riche d’événements, pas au point de vue de l’argent mais il s’est passé beaucoup de choses, bonnes et mauvaises. Ce fut une vie très dense. J’ai vécu en 70 ans ce que d’autres vivent en 120 ans.

Vous vouliez égaler votre grand-père ?

Non.

Vous pensiez quoi de lui, le fondateur de l’empire ?

Pas grand-chose au début. J’ai dû apprendre à le connaître petit à petit. Mon père qui savait tout, est mort quand j’avais 9 ans, et ensuite plus personne n’en a parlé, c’était tabou. Mais je ressens une grande fierté à son égard et le sentiment d’avoir eu raison de l’avoir toujours défendu, à ma façon.

Qu’est-ce que vous admiriez chez lui ?

Sa réussite. Tout le monde, dans tous les domaines, court après la réussite, même si on dit le contraire. Lui a vraiment réussi. Moi j’ai réussi pendant un certain temps, jusqu’à mon enlèvement et puis cela s’est gâché, et après il n’y a plus de réussite du tout.

Qu’avez-vous en commun ?

Le goût du risque, je l’ai comme lui, c’est sûr. J’ai fait moins attention à l’argent : à partir du moment où je peux faire un chèque qui puisse être honoré, je m’en fiche d’avoir 100.000 ou 200.000 sur mon compte. Lui, était plus comptable que moi. Et surtout son frère, qui fut son meilleur allié au début.

Qu’est-ce qui fait qu’un homme devient un bâtisseur d’empires ? Certains en Belgique reprochent à Albert Frère de ne pas avoir été en quelque sorte un « Empain » ?

Il a quand même bien joué. Je le connais bien, c’était un ami de poker. Il joue très bien, ce qui est souvent le cas des grands hommes d’affaires (il rit).

Certains lui reprochent en Belgique d’avoir vendu l’électricité belge, Tractebel, aux Français de Suez, alors qu’il aurait pu en faire lui aussi une grande entreprise énergétique nationale. Il a cherché la plus value plus que la construction ?

Je le comprends très bien. D’autres auraient pu prendre d’autres décisions. Mais il a pris celle-là et il était seul maître. C’est ce qu’il voulait faire et il l’a fait. Quand vous prenez une décision dans les affaires, vous ne pensez pas aux autres, mais à vous. Si vous voulez grossir, vous achetez des sociétés, si vous voulez gagner de l’argent, vous en vendez, et si vous voulez dormir, vous vendez tout. Mon grand-père, lui, s’est fait gruger en 1919 et a perdu la moitié de sa fortune. Et quand on a vu ce qui restait de la moitié, c’est fabuleux. Il voulait conquérir, être mondial, rien n’était trop grand ou trop beau à ses yeux.

Certains reprochent aujourd’hui à AB Inbev d’être plus financier que brasseur ? Votre avis ?

On est forcément les deux. S’ils ne sont pas du tout financiers, ils ne peuvent pas réussir, s’ils sont seulement financiers, ils ne peuvent pas réussir non plus. Moi, j’aimais les usines, j’aimais m’y promener, j’aimais les hauts fourneaux, ce bruit dans les usines, les étincelles : c’était magnifique ! On a vraiment l’impression de la création de richesse. Il y en a qui préfèrent le bureau d’une banque, moi non.

C’est dans les gênes…

Les chemins de fer, oui.

On vous a proposé de faire de la politique après votre enlèvement ?

Oui, en Belgique, j’ai eu une proposition pour être député européen mais cela ne m’a pas plu.

Vous votez ?

En Belgique, de temps en temps mais pas d’une façon très assidue. Je dois avoir des amendes de temps en temps.

On se trompe en pensant à l’écoute de votre discours, qu’en France, vous voteriez aux extrêmes ?

Je suis complètement aux extrêmes ! Et je voterais Marine Le Pen si j’étais français. Les autres sont tellement mauvais qu’on peut tenter quelque chose.

Même si cela nous fait courir le risque d’en revenir aux années 30 ?

Les gens parlent de tout cela mais ils ne l’ont pas connu, ils n’en savent rien. Qui a connu les années 30 en Belgique ? Vous en connaissez, vous ?

Ma maman…

Mais oui, on parle d’une période révolue. Et le stalinisme, c’était bien ?

Le communisme, ce n’est plus le danger du moment. Aujourd’hui le risque, ce sont les partis qui cultivent la haine de l’autre.

Et le communisme, ce n’est pas la haine de l’autre ?

Vous ne pensez pas que l’extrême droite promeut la haine de l’autre ? (il grommelle) Je vous embête ou je vous agace ?

Écoutez. Tous les hommes politiques veulent gagner. Tout le monde s’en fout des slogans, ce n’est pas cela qui change la vie mais pour faire sa place, c’est « pousse toi de là que je m’y mette ».

L’extrême droite, ce n’est pas un danger ?

Mais non.

On voit Viktor Orban en Hongrie qui stigmatise les Musulmans, comme on l’a fait à une époque avec les Juifs. Chez nous, certains ont évoqué l’idée de « marquer » les réfugiés, avec une sorte d’étoile jaune ?

Moi, je n’en veux pas des réfugiés.

C’est terrible ce que vous dites…

Si j’avais un problème, ils m’accueilleraient chez eux ? Les Saoudiens et tout ça, ils les prendraient eux, les réfugiés ? Non. Donc pourquoi moi, je dois les prendre ?

À une époque, ma mère a été accueillie par des Français alors qu’elle fuyait la guerre. Des Allemands ont été accueillis au Brésil au 19 ème siècle. On pourrait à notre tour connaître la guerre.

Il y a aussi des gens qui se battent chez eux pour gagner la guerre au lieu de s’enfuir. Ceux qui s’enfuient, c’est pas les plus courageux. Tous les Français sont partis en Angleterre (en 1940, ndlr) ? Non ! Il y a eu les « courageux » qui sont partis se battre derrière les micros, c’était beaucoup moins dangereux. Et de Gaulle est revenu en France après que les Américains ont gagné la guerre.

C’est votre mésaventure qui vous a aussi extrême ?

J’ai toujours été comme cela.

À l’époque de votre enlèvement, les kidnappeurs disaient en vouloir à l’image du capitalisme que vous incarniez. Cela ne vous a pas fait réfléchir après coup sur ce que vous étiez ?

Ils ont surtout tenté et raté une affaire financière. Et cela ne leur a pas porté bonheur : deux sont morts…

Une certaine jeunesse à l’époque était en guerre contre le capitalisme. Aujourd’hui, c’est de nouveau le cas en Espagne avec Podemos, ou en Grèce où l’on a aussi envie d’en découdre avec le système capitaliste ?

Je ne suis pas contre en découdre mais seul problème : ils me proposent quoi à la place ?

Les confessions de votre ravisseur des années plus tard vous ont apaisé ?

J’ai aimé entendre raconter l’enlèvement vu par eux, pour confronter les impressions, pour savoir où j’ai été enlevé etc, toutes choses que je ne savais pas. Il y a toujours un mystère aujourd’hui qui porte sur un des endroits où j’ai été détenu. Si je savais pourquoi ils ne veulent pas le dire, je trouverais l’endroit.

Quelle phrase voudriez-vous qu’on écrive sur la tombe que vous voulez rejoindre à votre mort, à Héliopolis ? Quel est votre « Labori » – la devise de votre grand-père – à vous ? Ci-gît le baron Empain qui…

(Long silence)

Je ne sais pas, je n’aime pas penser à cela.

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