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Comment De Bruyne est passé de la lumière à l'ombre

Dans une position plus reculée, « KDB » brille moins et il faudra sans doute s’y faire.

Analyse - Temps de lecture: 8 min

Le métronome de Manchester City ne brille pas comme on pourrait s’y attendre. La faute à sa position. Et pourtant, il apprécie pleinement ce rôle. Alors, doit-on s’attendre à un autre « KDB » ou se satisfaire de ce meneur de jeu reculé au rayonnement limité ?

Il y a des mystères indicibles. Le talent de Kevin De Bruyne en est assurément un.

D’un côté, il y a cette science de la passe, qui en fait un digne héritier des Xavi, Andres Iniesta et Andrea Pirlo. Sans doute le seul joueur actuel de cette trempe, avec James Rodriguez, les autres stars étant davantage des dribbleurs comme Eden Hazard, Kylian Mbappé ou des extraterrestres complets comme Cristiano Ronaldo ou Lionel Messi. D’un autre, il y a la question de savoir où cette science peut le mieux s’exprimer. Ses deux dernières saisons à City (44 assists) ont appâté le chaland. Mais celui-ci n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent depuis le début de la Coupe du monde. Du moins le croit-il. Pourtant, de là à faire de « KDB » un flop de cette cuvée russe, il y a un pas qu’on ne peut pas franchir, pour la bonne et simple raison que De Bruyne a choisi l’ombre à la lumière mais qu’il remplit parfaitement tous ses objectifs ciblés depuis l’entame du tournoi.

« On ne peut pas être déçu de sa Coupe du monde puisqu’il respecte les directives. Par contre, il y a un sentiment de gâchis. C’est le jour et la nuit entre le De Bruyne de City et celui de l’équipe nationale pour la simple et bonne raison qu’il n’évolue pas à la même place. Il y a 25 mètres de différence. Or, on ne peut s’empêcher de penser qu’on n’utilise pas son potentiel au maximum en le faisant jouer si bas. On ne voit plus ses centres ou ses frappes », explique Philippe Albert.

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Pourtant, De Bruyne est le joueur qui a effectué le plus de passes-clés. Celles qui passent inaperçues mais qui ouvrent des portes. « C’est difficile de se démarquer des autres quand on voit le début de tournoi de Hazard, Mertens et Lukaku. On a l’impression que ses prestations sont fades mais elles sont simplement bonnes là où celles de ses coéquipiers sont très bonnes », expliquait dans un quotidien anglais, Gary Neville.

Le burn out de l’Euro 2016

Mais si les gens nourrissent une pointe d’inquiétude, c’est aussi parce qu’il y a un précédent. En 2016, De Bruyne est passé à côté de son Euro. Trop de pression et trop de fatigue ont eu raison du meneur de jeu belge, à tel point que Marc Wilmots a tâtonné, le plaçant sur l’aile droite contre l’Italie puis en soutien d’attaque pour le reste du tournoi. « Il était cramé après avoir disputé sa première saison pleine en Angleterre et se traînait aux entraînements, il était à la limite du burn out », explique d’ailleurs l’ancien sélectionneur. « Il râlait beaucoup. Comme si ses problèmes trouvaient leur source dans le comportement des autres. Un jour, c’était la tactique ; le lendemain, le positionnement de ses coéquipiers. Or, Wilmots avait accepté de le changer de position pour le mettre davantage dans l’axe », explique un autre membre du staff.

Si De Bruyne n’a jamais vraiment reconnu son état de forme déficient en France, ses actes le trahissent. Cette saison, pour éviter le trop-plein, il n’a pas hésité à demander quelques jours de repos en décembre, puis en mars, juste avant la trêve internationale. Prendre le soleil en famille à Abu Dhabi l’a régénéré. Les événements lui ont permis également de lever le pied, Manchester City décrochant le titre très tôt. « Je suis arrivé à la Coupe du monde très frais mentalement », a-t-il d’ailleurs reconnu lors d’un point presse russe. Ce jour-là, le discours était posé et très clair. Bien loin du gamin bougonnant de l’Euro 2016. La maturité sans doute. Lui qui a fêté ses 27 ans (le 28 juin) durant le tournoi russe connaît désormais toutes les facettes du métier et a intégré toutes les exigences du poste.

Après avoir explosé sur le flanc droit lors des qualifications pour la Coupe du monde 2014 et avoir été replacé dans l’axe au Brésil et à l’Euro 2016, il a reculé d’un cran dans un système très offensif. Avec tout le jeu devant lui, il peut faire parler ses qualités premières (la vista et le sens de la passe), tout en étant sans doute moins décisif aux abords du rectangle. On ne peut pas tout avoir. Et qu’on ne vienne pas lui parler de retour sur le flanc. « Je pense que ce n’est plus pour moi », a-t-il timidement admis. Reste que contrairement à City, il n’a pas de Fernandinho pour faire le ménage derrière lui. Dans l’entrejeu belge, ils ne sont que deux avec Axel Witsel (et pas trois), ce qui l’oblige à montrer davantage de prudence. « Je dois toujours faire attention à ce qui se passe dans mon dos ». A tel point que de nombreux observateurs doutent de l’efficacité de ce système face aux ténors. Face au Portugal, en amical, on l’a déjà vu chercher de l’air et descendre très bas demander des ballons. La preuve que son talent a également besoin d’un peu d’espace pour s’exprimer. Comme si le numéro sept avait médité la phrase de Maxime Gorki (1868-1936), romancier russe qui travailla à Rostov où les Diables disputeront ce lundi leur huitième de finale face au Japon. « Pour un artiste, la liberté est aussi indispensable que le talent et l’intelligence ».

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La recherche de la trajectoire parfaite

En attendant, plus que face au Brésil (adversaire éventuel en quart), c’est face au Japon qu’il doit débloquer la situation.

Dans l’équipe de Martinez, il est à la fois le souffle et le cœur. Celui qui doit imprimer le rythme à la rencontre. Le casser ou l’accélérer. Celui qui doit, par une simple passe, briser les lignes. Le métronome. « Il n’y a que des joueurs doués et intelligents qui savent faire ce qu’il fait. Il faut de l’instinct mais surtout de la réflexion. Les joueurs ont rarement les deux. Lui si », nous avait lâché Alan Shearer fin mai. Car, l’Angleterre, pays des buteurs et de l’offensive, de l’engagement et du fighting spirit est tombé sous le charme de celui qui ressemble au prince Harry. « Quand on est rejeté par Mourinho, on part déjà avec un bon a priori », dit malicieusement Robert Lee, ancien médian de Newcastle et international anglais. « Il ne colle pas totalement aux standards anglais : il ne brille ni par son physique, ni par sa rapidité. Mais il se bat et surtout il a un sens du jeu qui ne peut que plaire. » De Bruyne a donc été fait roi au royaume de Sa Majesté. Et même s’il lui manque encore la couronne (Mohamed Salah la lui a chipée in extremis), De Bruyne a mis tout le monde d’accord. « Le City de Guardiola est en train d’écrire l’histoire. C’est le type d’équipe dont on se souviendra encore dans 40 ans, contrairement au Chelsea de Conte. Or, c’est De Bruyne qui a les clés de cette équipe », ajoute Lee.

Trop de qualités

Reste désormais à voir le même De Bruyne en équipe nationale. Car, paradoxe des paradoxes, depuis qu’il a été recentré, à sa position préférée, De Bruyne n’a plus le même impact sur le jeu belge. Son assist face au Panama n’est qu’un épiphénomène. Autant entre 2012 et 2015, il n’y en avait que pour lui chez les Diables, autant il semble être rentré dans le rang depuis lors. Lui-même en est conscient puisqu’il rejette la pression sur les autres en disant qu’il n’est pas le joueur le plus important du noyau et qu’il ne sait plus se montrer aussi tranchant. Oui mais voilà, derrière la théorie, il y a le désir. De Bruyne a trop de qualités aux yeux des gens pour se satisfaire d’un rôle de l’ombre. « C’est un joueur qui fait la différence, pas quelqu’un qui doit faire la première des cinq passes-clés pour obtenir une occasion », dit Philippe Albert.

Ces dernières années, pour expliquer la distorsion entre le De Bruyne de City et celui de l’équipe nationale, on a parfois parlé de jalousie ou de mal-être. Et s’il ne s’agissait que d’une question d’automatismes ? A City, si KDB est devenu le roi de la passe aveugle, c’est aussi parce qu’il connaît parfaitement ses partenaires. « Quand on commence à jouer ensemble, c’est un peu comme rencontrer une femme spéciale et tomber amoureux », avait un jour déclaré Andy Cole en parlant de son duo avec Dwight Yorke à Manchester United. A force d’entraînements, De Bruyne a développé avec Leroy Sané, David Silva, Raheem Sterling, Gabriel Jesus ou Sergio Agüero, une sorte de relation télépathique. « Il lit le jeu de ses coéquipiers comme personne », avait reconnu Pep Guardiola. « Les génies du football ont cette clairvoyance que peu de mortels peuvent avoir. Il y a dans certaines passes de De Bruyne la recherche de la trajectoire parfaite. Il y a la perception de l’espace, de la vitesse, du temps et même du taux de réussite », avait d’ailleurs résumé The Independent le soir du récital de De Bruyne contre Stoke.

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