«Une vibration commune qui est l’occasion d’un ressourcement»

Le psychologue Bernard Rimé.
Le psychologue Bernard Rimé. - René Breny.

Le succès de vendredi a été vécu avec beaucoup d’émotions. Qu’est-ce que cela représente pour la société belge ?

Les gens appartiennent à des groupes. Nous avons chacun des identités sociales multiples. Nous sommes un être humain, un homme ou une femme, nous avons telle ou telle profession, nous sommes parents d’enfants… Nous sommes donc dans différents rôles et dans différents groupes. Et les membres de ces groupes se rassemblent périodiquement. Pour un être humain, il serait impossible de vivre en dehors de ce contexte qui le soutient, qui l’entoure, qui lui donne des lignes directrices pour sa conduite. Dans ces rassemblements multiples, il y a des cérémonies religieuses, des cérémonies civiles, toutes les commémorations, les fêtes de famille, les événements folkloriques, les concerts de l’été, les manifestations sociopolitiques quand les gens descendent dans la rue pour défendre un point de vue… Chacun de ces rassemblements met en œuvre le même processus qui consiste pour les gens à vibrer ensemble, à se communiquer les émotions et à se mettre au diapason d’une certaine manière. C’est chaque fois une occasion de ressourcement par rapport à ce qui unit les gens. Ceux-ci sont en effet rassemblés par un certain nombre de croyances, de valeurs qui dans la vie courante ont tendance à s’étioler. Chaque fois que les gens se rassemblent, ils remettent à l’avant-plan ces éléments qui les guident dans ce rôle qui les réunit. Dans la plupart des cas, ces rassemblements sont des expériences positives qui les chargent en affects positifs. Ils se sentent membres d’un groupe et donc détenteurs d’une appartenance sociale. Membres d’un groupe, ils se sentent aussi plus forts, l’anxiété s’estompe. Ils vont retourner à leurs situations individuelles et seront pendant un certain temps portés par tous ces bienfaits. La liesse que l’on vit durant cette Coupe du monde n’est qu’un cas particulier de cet ensemble de phénomènes.

Multiplication des événements autour de la Coupe du monde, manifestations de joie à grande échelle : les proportions de l’engouement qui s’est semble-t-il emparé du pays ajoutent-elles quelque chose au processus que vous décrivez ?

On est dans des conditions d’échelle. Lorsque vous êtes à un événement de famille, vous pouvez tirer de celui-ci un bénéfice extrêmement important. Mais plus on a autour de soi une masse de gens, plus on se réfère à quelque chose qui dans la hiérarchie de nos appartenances est haut – et l’appartenance nationale est très haute dans la hiérarchie – et plus on a des effets spectaculaires.

Les supporters belges ont dû attendre longtemps avant de revivre des moments comme ceux que nous sommes en train de vivre. La société belge a-t-elle d’une certaine façon vécu un « manque » ?

Nous écoutons tous les nouvelles régulièrement, nous sommes affectés par ce qui se passe dans le monde. Et de temps à autre, il y a des événements qui affectent notre communauté et qui nous font vibrer en tant que membre de ce groupe particulier, le « groupe des Belges ». Quand il y a un attentat terroriste qui vient frapper la capitale, pendant un temps, on ressent cette vibration commune. Périodiquement, il y a donc des éléments de rappel du même processus.

On dit du football qu’il est très fédérateur, qu’il a tendance en cas de victoires à faire tomber les barrières sociales. Qu’en pensez-vous ?

Au quotidien, le football ne concerne que ceux qui s’y intéressent et donc un nombre limité de personnes. Mais ici, des tas de gens qui ne s’y intéressent jamais décident de passer des soirées ensemble devant des écrans collectifs, avec des drapeaux, chapeaux et autres grigris. Nous sentons en fait que nous avons l’occasion de participer à un événement qui va créer cette vibration commune. Et celle-ci est bénéfique pour tout le monde. Ce n’est pas par hasard si les gens qui vont assister aux festivals de l’été passent de très bons moments parce que le rassemblement d’un groupe a le pouvoir de nous donner des sensations que nous ne trouvons pas ailleurs.

Les effets de la liesse, du « ressourcement » que nous vivons sont-ils appelés à se prolonger ?

Ces événements, c’est très clair, n’ont pas une portée à très long terme. Les effets s’estompent dans les 8 ou 15 jours qui suivent. Mais la force du processus, c’est que vous pouvez le commémorer. Et chaque fois que vous le commémorez, vous faites ce qu’on appelle un « processus de capitalisation ». L’événement positif, c’est un capital. Et chaque fois qu’on y repense, ce capital vous donne des intérêts. Après la Coupe du monde de 1998, les Français ont eu le chic d’entreprendre un processus de commémoration. Toutes les années, ils ont rejoué le match, faisant des commémorations. Et ce jusqu’en 2013, 2014. Ils ont donc tiré de cet événement un bénéfice beaucoup plus long. Tous à notre niveau nous pouvons facilement faire ce genre d’expérience. Lorsque vous racontez quelque chose d’heureux, vous vous sentez bien. Et celui qui vous écoute va se sentir bien aussi. Il y a une autre règle très puissante : lorsque deux personnes, un couple, une paire d’amis, ont l’habitude de se raconter mutuellement ce qui leur arrive et de profiter ensemble de ce qui leur arrive, ces deux personnes ont une intimité, une proximité plus fortes, une longévité plus importante. Se rappeler les bonnes choses ensemble, cela resserre les liens. Pour une société, c’est très efficace.

 
 
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