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«Vous avez de ces mots»: les pérégrinations du Chleuh

Où l’on apprend que l’on est toujours le Chleuh de quelqu’un d’autre…

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 4 min

Lorsqu’il s’agit de flétrir un ennemi héréditaire, l’imagination est au pouvoir. Les Allemands en ont fait les frais, avec des injures comme Boche, Fritz, Fridolin, Frisé et Chleuh. Si les premières ont une origine européenne, Chleuh est un mot emprunté à l’arabe, qui désigne les Berbères.

Le terme a été repris pour railler les troupes territoriales en Afrique du Nord. Ces soldats âgés provenant essentiellement du Sud de la France avaient des manières rustiques et parlaient une langue incompréhensible, le provençal. Cette stigmatisation a accompagné l’introduction de Chleuh en France, dans l’entre-deux-guerres : il a d’abord été associé aux frontaliers qui parlaient une autre langue que le français, puis aux Allemands. Le barbare, voilà l’ennemi !

Le protectorat français au Maroc

Au 19e siècle, le Maroc entre en conflit ouvert avec la France, en raison du soutien qu’il accorde aux Algériens luttant contre l’avancée française. Les hostilités ne seront définitivement terminées qu’avec l’instauration d’un protectorat français, mis en place par le Traité de Fès (1912) dans le centre du Maroc. Parallèlement, un protectorat espagnol sera établi dans la partie méridionale du pays, ainsi que dans la région de Tanger. Ces deux protectorats prendront fin en 1956.

Le régime du Protectorat laisse les gouvernants en place ; au Maroc, il s’agit de la dynastie alaouite, présente depuis le 17e siècle. Mais l’administration française ne leur concède que des pouvoirs limités. En matière linguistique, le Protectorat impose le français face aux langues déjà en usage, avec des arguments qui ont prévalu dans d’autres colonies d’Afrique du Nord… et lors de la Révolution française pour damer le pion aux langues régionales.

Ce français, expression de la modernité, du développement et de la culture, relègue l’arabe et le berbère au rang de langues subalternes. Si les parlers berbères étaient déjà minorisés, l’arabe représentait un adversaire plus coriace. On va en venir à bout en confinant l’arabe classique aux seuls usages religieux et en dévalorisant l’arabe dialectal, morcelé en de multiples variétés non écrites, associé aux couches défavorisées de la population. Le français domine le marché linguistique marocain, à la fois comme langue à haut profit symbolique et comme langue véhiculaire pour les élites.

Un mot voyageur : chleuh

L’un des plus remarquables écrivains marocains de langue française, Driss Chraïbi (El-Jadida, 1926 – Crest, 2007), est connu pour les romans où il dénonce le sort réservé aux Nord-Africains en France. Dans l’un de ceux-ci, Les Boucs (Gallimard, 1955), il dépeint la révolte de ces immigrés – surnommés « les boucs » – face au racisme et à la misère. Il y évoque notamment un personnage qui « chantait à tue-tête des refrains de Chleuhs à faire dresser les cheveux sur la tête d’un Marocain ».

Nul doute que nombre d’entre vous comprennent ce Chleuhs comme la dénomination péjorative des troupes allemandes. Cette forme est apparue peu avant la Deuxième Guerre mondiale, sous des graphies diverses (Chleuh, Schleu). D’après le Trésor de la langue française [http://www.cnrtl.fr/definition/chleuh], Chleuh a été introduit en France dans les années 1930 par des soldats ayant combattu au Maroc. Il a été appliqué initialement à des frontaliers parlant une autre langue que le français (l’alsacien, par exemple), puis, à partir de 1939, à des personnes allemandes ou de langue allemande, dont les militaires sous les ordres d’Adolf Hitler.

Le parcours de chleuh en France semble bien balisé, mais qu’en est-il de l’origine de ce terme ? D’après Le Robert, il s’agirait d’un mot arabe emprunté au berbère ach leuh « tente de poil », qui, par métonymie, a désigné les Berbères sédentaires du Maroc, puis les Berbères en général. C’est ce sens originel qui apparaît dans l’extrait du roman de Driss Chraïbi. Mais quel est le rapport entre ces Chleuhs et les soldats français qui ont repris leur nom ?

Les Français combattant au Maroc au début du 20e siècle appelaient Chleuhs les hommes des « troupes territoriales ». Ces territoriaux étaient des soldats appartenant aux classes les plus anciennes, dont l’allure peu martiale attirait les sarcasmes des troupes mieux affûtées. De surcroît, ils venaient du Sud de la France et pratiquaient entre eux les langues régionales (en particulier le provençal) qui leur étaient familières.

Le terme chleuh leur a été associé, non seulement par plaisanterie sur leur aspect rustique, mais aussi parce que ce mot désignait, pour les soldats français, la langue incompréhensible des Chleuhs, c’est-à-dire le berbère. On comprend mieux pourquoi, à son arrivée en France, Chleuh a été appliqué à des populations se distinguant par leurs usages linguistiques étranges. Et de la langue à la politique, il n’y a qu’un pas…

 

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2 Commentaires

  • Posté par Bruxelles Formation - Fp Iii , vendredi 13 juillet 2018, 18:22

    À l’époque du protectorat au Maroc, 1912-1956, c’est les langues berbères qui étaient majoritaires, l’arabe était la langue de la religion et des relicats de certains centres urbains. À l’indépendance 28%, voir les recensements français de la population marocaine parlait la darija, un mélange d’arabe, de français et de berbère. Chleuh en arabe n’existe pas mais un nom que les populations des haut et moyen Atlas se donnaient pour se désigner aussi « tachelhite ». Le mot chleuh est devenu péjoratif, comme kanak, bougnoul, zoulou et autres durant les périodes coloniales. Les chleuhs constituaient le gros des troupes dites des tirailleurs marocains durant la seconde guerre et formaient des combattants d’un courage qui n’avavait comme synonyme que le la beauté des mots « dignité et liberté ». Merci à eux. Rami R.

  • Posté par Bruxelles Formation - Fp Iii , vendredi 13 juillet 2018, 18:22

    À l’époque du protectorat au Maroc, 1912-1956, c’est les langues berbères qui étaient majoritaires, l’arabe était la langue de la religion et des relicats de certains centres urbains. À l’indépendance 28%, voir les recensements français de la population marocaine parlait la darija, un mélange d’arabe, de français et de berbère. Chleuh en arabe n’existe pas mais un nom que les populations des haut et moyen Atlas se donnaient pour se désigner aussi « tachelhite ». Le mot chleuh est devenu péjoratif, comme kanak, bougnoul, zoulou et autres durant les périodes coloniales. Les chleuhs constituaient le gros des troupes dites des tirailleurs marocains durant la seconde guerre et formaient des combattants d’un courage qui n’avavait comme synonyme que le la beauté des mots « dignité et liberté ». Merci à eux. Rami R.

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