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«Vous avez de ces mots» au Maroc: fiers facanciers…

Où l’on découvre que facancier est bien français…

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 5 min

Si le français au Maroc recèle de nombreux emprunts à l’arabe, il présente aussi d’intéressantes innovations au départ de mots français existants. Parfois, la spécificité est sémantique : ordurier , au Maroc, ne qualifie pas des propos obscènes, mais est un nom qui signifie « éboueur ». Parfois, c’est la construction du mot qui est sollicitée : de analphabète , le français marocain tire alphabète , pour désigner une personne qui sait lire et écrire. L’inventivité se manifeste aussi par les créations formelles, comme facancier . Ce nom désigne un travailleur marocain émigré dans l’Hexagone et qui revient passer ses vacances au pays, avec un véhicule immatriculé en France. D’où ce F qui se substitue au V de vacancier , un F comme… fantasia  !

Le français dans le Maroc indépendant

Lors de son accession à l’indépendance en 1956, le Maroc s’est défini comme une composante du Maghreb arabe. En conséquence, l’arabe a été choisi comme langue officielle, en vue de remplacer le français dans certaines des fonctions où celui-ci s’était imposé lors du Protectorat. Il s’agit de l’arabe standard, également appelé « littéral », variante moderne de l’arabe classique qui doit être distinguée de l’arabe dialectal ( darija ) parlé par une grande partie de la population. En 2011, un statut similaire sera attribué au berbère, aussi appelé amazighe , dont l’assise est importante dans le paysage linguistique marocain (entre 40 et 45 % de la population d’après les estimations).

Il n’est pas fait mention de la langue française dans la Constitution marocaine. Cette absence, qui implique qu’aucune protection légale n’est accordée au français, ne signifie nullement que ce dernier ait disparu de l’appareil d’État. Les textes officiels (lois, arrêtés ministériels), par exemple, sont disponibles tant en arabe qu’en français. Mais seule la version arabe fait foi. Toutefois, c’est surtout dans le secteur privé que le français domine, le secteur public étant plus soumis à la politique d’arabisation menée par les autorités marocaines.

La langue française reste très présente dans l’enseignement, à côté de l’arabe ; la visibilité de l’amazighe est, par contre, beaucoup plus réduite. Elle domine dans l’enseignement supérieur − où commence à se faire sentir la concurrence de l’anglais −, surtout dans les filières scientifiques, technologiques et de gestion. Elle occupe également une place enviable dans les médias, tant écrits qu’audio-visuels. Sa maîtrise est un atout de premier plan pour obtenir un travail, en particulier dans les grandes villes.

Au total, d’après les estimations de l’Organisation internationale de la Francophonie ( La langue française dans le monde, 2014 ), un petit tiers de la population marocaine serait capable d’employer le français, à l’oral et à l’écrit. Ces chiffres attestent d’une progression, due à la scolarisation d’un plus grand nombre de Marocains et à l’accès de ceux-ci à des médias qui les mettent en contact régulier avec le français. Et ce, malgré la réduction des domaines d’utilisation de cette langue suite à la politique d’arabisation des autorités marocaines.

Quelques mots du français au Maroc

Le français du Maghreb est aujourd’hui reconnu comme une variété autonome, à l’instar de celles de la Belgique francophone, du Québec ou de la Suisse romande. Cela se traduit, classiquement, par l’intégration de nombreux mots arabes pour désigner des réalités religieuses, politiques, administratives ou culturelles. Les francophones maghrébins font parfois la omra , c’est-à-dire la visite des lieux saints de l’islam en dehors de la période consacrée au pèlerinage ; reconnaissent l’autorité du mokadem , qui est le représentant du pouvoir à l’échelon d’un quartier ; rompent le jeûne du ramadan avec un bol de harira, une soupe traditionnelle épaisse à base de légumes et de viande ; admirent le talent du zelligeur , artisan qui pose les zelliges , de petits carreaux de mosaïque en faïence ou en terre cuite émaillée.

Le français au Maghreb se caractérise également par des innovations sémantiques au départ de mots empruntés au français général. On cite souvent le nom gazelle , bien connu grâce à la savoureuse pâtisserie aux amandes appelée corne de gazelle, également employé au Maroc pour désigner une jeune fille, une jeune femme. Il y en a bien d’autres, moins connus, comme le nom ordurier qui correspond à notre éboueur, ou le verbe légender « raconter à la manière d’une légende ». C’est aussi le cas de la locution café cassé , un café court auquel on a ajouté une petite quantité de lait, où le participe cassé est employé avec le sens « atténuer » (comme dans blanc cassé ), sous l’influence de l’arabe.

Certains particularismes se fondent sur la morphologie du mot. Ainsi, au Maroc, analphabète se voit flanqué d’un antonyme, alphabète « personne qui sait lire et écrire » ; embaucher donne naissance à son contraire, désembaucher « congédier du personnel » ; faire la navette entre son domicile et son lieu de travail inspire les dérivés navettard ou navettiste , proches du navetteur belge ; bidonville est à la base des créations bidonvillisation « concentration croissante de bidonvilles en milieu urbain », bidonvillois « habitant d’un bidonville », aussi appelé de manière péjorative bidonvillageois.

Dans bidonvillageois apparaît un autre procédé de création prisé au Maroc : les mots-valises. Ces innovations sont souvent éphémères, ce qui rend difficile leur inventaire. La Base de données lexicographiques panfrancophone mentionne pour le Maroc l’impertinent insectuel , composé de insecte et intellectuel , pour désigner un intellectuel vivant comme un parasite. Sans oublier le facancier qui ouvre ce billet, joli clin d’œil aux émigrés qui ont réussi et dont la fierté commence par un F comme France…

 

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4 Commentaires

  • Posté par Petitjean Marie-rose, vendredi 27 juillet 2018, 17:37

    Pierre, un peu lourd votre commentaire, après un article joyeux qui nous apprend les mots inventés avec à propos et intelligence par les locuteurs du français vivant de l'autre côté de la Méditerranée. Dommage !

  • Posté par Pierre Manderlier, mercredi 25 juillet 2018, 8:51

    Ce que la photo m'inspire c'est que si tu vas au Maroc et que tu es en surpoids, que tu sens mauvais, que tu ronfles, et que tu n'as plus la vigueur de tes 20 ans, tu peux sortir tes Dirhams...

  • Posté par Coets Jean-jacques, jeudi 19 juillet 2018, 22:33

    Excellent ! Quelle richesse. La francophonie est inépuisable !

  • Posté par Francard Michel, jeudi 19 juillet 2018, 23:13

    Je suis bien de votre avis - sur la francophonie... ;-)

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