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Ryanair: consommer, c’est voter

Les clients de Ryanair s’indignent face aux conditions de travail des employés de la compagnie aérienne mais continuent néanmoins à la financer.

Édito - Chef du service Enquêtes Temps de lecture: 3 min

Sur le tarmac de l’aéroport de Charleroi, ce mercredi, des vacanciers se sont transformés en premiers soutiens des grévistes de Ryanair. Ces touristes étaient prêts à s’indigner, face caméra, en reprenant les revendications des stewards et hôtesses de la compagnie low-cost. Sur l’air : « Ryanair, c’est de l’esclavage ». Car les travailleurs doivent payer l’eau à bord. Car leurs heures de garde ne sont pas rémunérées. Car certains gagnent moins de 1.000 euros par mois.

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Pourtant, quelques minutes plus tard, ces mêmes vacanciers s’envolaient à bord d’un des avions Ryanair disponibles. « Parce que c’est moins cher, vous comprenez. »

Tout le monde comprend. Car il nous arrive de faire pareil. D’un côté, dénoncer les piètres conditions de travail. De l’autre, les encourager en les finançant.

En achetant un billet Ryanair, par exemple.

Comportement paradoxal

Mais il n’y a pas que pour les vols low-cost que le comportement humain est paradoxal.

Un soir de flemme, après une rude journée, on se fait livrer un Quick par un cycliste de Deliveroo, alors que le Quick est à deux rues. Le lendemain, on hurle en apprenant à quel point les conditions de travail de ces livreurs sont précaires.

On achète une paire de Nike parce que la grosse virgule sur la chaussure a la cote (merci le matraquage publicitaire), puis on se révolte quand on apprend que la multinationale fait tout pour ne pas payer d’impôt à l’Etat belge (sans parler des petites mains qu’elle paye une misère au Bangladesh).

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On trouve ça confortable de commander le dernier gadget en ligne sur Amazon pour s’épargner la galère des magasins. Mais on s’indigne après avoir vu/lu une enquête qui illustre que, dans les entrepôts, ces travailleurs de l’ombre sont traités comme des robots. En bossant de nuit, de surcroît !

Par égoïsme, par facilité, par mimétisme, par bêtise, on a tendance à l’oublier. Mais consommer, c’est un peu comme voter. C’est poser un acte citoyen lourd de conséquences. En achetant low-cost, en achetant en ligne… on participe à notre échelle à la précarisation de l’emploi, à la robotisation des employés, au développement du travail de nuit. Bref, à la dégradation des conditions de travail. « On assiste à une redérégulation du travail et du capitalisme (…). Tous les instruments de régulation et de protection sont en train d’être agressés de manière ultra-violente », diagnostiquait le sociologue Bruno Frère (ULiège) mardi dans nos colonnes. N’est-il pas là, le vrai coût du low-cost ?

Les habitudes du consommateur tirent aujourd’hui vers le bas les conditions du travailleur. Ce qui relève de la schizophrénie. Car ces deux individus ne sont en réalité qu’une seule et même personne : nous.

On alimente la spirale infernale qui pourrait nous détruire.

Dites, on en sort quand ?

 

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17 Commentaires

  • Posté par Louviaux Vincent, lundi 30 juillet 2018, 19:01

    Le consommateur n'a pas vraiment le choix vu son pouvoir d'achat de plus en plus faible. C'est au politique et à l'état de réguler le marché.

  • Posté par Mey Morton, jeudi 26 juillet 2018, 19:53

    Tout est affaire de choix dans la vie: je n'ai jamais rien acheté de ma vie sur Amazon et je ne m'en porte pas plus mal: je n'ai nullement besoin de quoi que ce soit disponible sur Amazon dans les 24h et je préfère acheter dans la librairie même si cela prend une semaine: c'est un choix. Je ne me suis jamais fait livrer de repas par coursier et si j'ai la flemme de cuisiner, je mange ce qu'il y a mon frigo. Cela aussi c'est un choix. Que chacun reprenne le contrôle de sa vie et ne se laisse pas dicter ses comportements par d'autres ...

  • Posté par Teixeira Pedro, jeudi 2 août 2018, 15:36

    Entièrement d’accord avec vous. Je ne vole ni par Ryanair , n'achète pas Nike et ne me fais pas livrer ni par Amazon ou autres . Je vais en boutique ou en magasin quand j’ai besoin de qqchose. Comme vous dites , c’est un choix. Et un choix conscient en ce qui me concerne.

  • Posté par Van Obberghen Paul, jeudi 26 juillet 2018, 14:44

    Rien de nouveau. Tout le monde a toujours consommé sans se soucier réellement des conditions de travail de ceux qui produisent ce que nous consommons. A moins de ne plus consommer exclusivement que ce qui est produit localement et dont nous pouvons éventuellement vérifier de visu les conditions de productions. Et de pouvoir en payer le prix. Et de se passer de beaucoup beaucoup de choses: plus de voitures, plus d'ordinateur, plus de télévision, plus de téléphone portable, etc,... toutes ces choses qui ne sont pas produites chez nous, ni souvent même pas en Europe, et dont nous aurions bien du mal à nous passer. Alors, une telle société est possible, évidemment, mais qui en veut vraiment?

  • Posté par Pilloy Jean-albert, jeudi 26 juillet 2018, 14:05

    Bonjour, Enfin quelqu'un qui souligne ce paradoxe. Comme si les journalistes (je l'ai longtemps été !) , êtres humains comme les autres, refusaient de voir cette réalité. Bien sûr, tous les consommateurs aiment les prix bas. Mais pour conserver nos niveaux de rémunération et couverture sociale, il faudra un jour comprendre qu'il faut aussi acheter quelques biens et services produits par des gens qui ont le même niveau de salaire. Tout vouloir pour rien, c'est en effet entamer notre bien-être et surtout celui de nos enfants et petits enfants. Beaucoup de voyageurs de Ryanair trouveraient ces salaires indignes pour leurs proches. Et si chaque vol devait couter 5€ de plus, cela resterait très intéressant.

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