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Vous avez de ces mots: ces Gaulois de la rue du Pacha

Où il se dit que, même en Tunisie, il n’est que des Gaulois (d’adoption !)

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 5 min

N os ancêtres étaient les Gaulois / Notre école la rue du Pacha », écrit la poétesse tunisienne Aziza Mrabet. Voilà qui rappelle le Tintin au Congo de 1931 et le passage du reporter du Petit vingtième dans une école de la brousse. Mais si Tintin se contente d’annexer ses élèves d’un jour à la Gaule belgique, Aziza Mrabet rectifie le tir en mentionnant une célèbre école de Tunis, dispensatrice d’une éducation respectueuse de l’histoire du pays.

Cette citation illustre la tension vécue entre le statut de « sujet français » imposé par le Protectorat et l’identité arabe toujours vivace. Des trois pays du Maghreb confrontés à cette situation, la Tunisie est sans doute celui qui a tiré le meilleur parti d’une relation apaisée avec son « protecteur ».

Le protectorat français en Tunisie

Cette dernière étape au Maghreb nous mène en Tunisie où nous retrouvons une situation politique similaire à celle connue par le Maroc avant les indépendances de ces deux pays. Plutôt qu’une colonisation comme celle que l’Algérie a vécue, la Tunisie a connu le régime du protectorat, sous la tutelle de la France. La France va profiter de l’affaiblissement du pouvoir en place et, prenant prétexte d’incidents de frontière entre sa colonie, l’Algérie, et des combattants tunisiens, elle envoie un corps expéditionnaire en 1881. En quelques semaines, les Français réussissent à se rendre maîtres du pays et imposent le régime du protectorat par le Traité du Bardo, signé le 12 mai 1881. Comme au Maroc, le représentant officiel du gouvernement français sera le Résident général.

Jusqu’aux premières années du XXe  siècle, la Tunisie connaît un développement remarquable, dans un climat généralement serein. Il faut attendre 1906 pour que les premières manifestations nationalistes apparaissent, en vue d’obtenir une meilleure prise en compte des intérêts et de la dignité des Tunisiens. Ces revendications trouvent un écho en France même, où la Ligue des droits de l’homme dénonce les conditions de travail parfois atroces des paysans tunisiens et les injustices criantes dont ils sont victimes.

Le courant nationaliste connaîtra un succès croissant, avec quelques figures de proue comme Habib Bourguiba, actif dès les années 1930 dans les mouvements demandant l’autonomie de la Tunisie vis-à-vis de la France. Il faudra toutefois attendre le 20 mars 1956 pour que le gouvernement français cède sur ce point et accorde l’indépendance à la Tunisie. Habib Bourguiba est le premier président du nouvel État, qu’il dirigera de 1957 à 1987.

Des mots français, une culture arabe…

Les spécialistes des francophonies du Sud insistent souvent sur l’importance de la prise en compte de la culture dans le décodage des formes linguistiques. De la même manière que le nom féminin trappiste n’a pas la même acception en Belgique et en France (où la confusion avec bière d’abbaye est fréquente), bien des formes arabes intégrées dans le français général ne sont pas perçues pareillement de part et d’autre de la Méditerranée. Prenons l’exemple du mot nouba, employé en Europe comme synonyme de fête, de java  ; dans le Maghreb s’ajoute un autre sens, de connotation bien différente, puisque nouba y désigne une « œuvre musicale classique d’origine andalouse, composée de mouvements se succédant selon un ordre précis » (Petit Robert).

Cette différence de ressenti culturel est particulièrement à l’œuvre dans la création littéraire. Bien des auteurs maghrébins francophones jouent sur les connivences culturelles pour exprimer, à travers la langue française, une identité en phase avec celle de leurs contemporains. La poésie tunisienne en offre d’intéressants exemples, comme ceux commentés dans une étude de Lilia Beltaïef sur la « polyphonie » du parler tunisien. On y trouve notamment cette jolie formule de la poétesse Amina Saïd, écrivant : « le soleil passe au tamis ». Comment en saisir le sens si l’on ne connaît pas le proverbe tunisien : « On ne cache pas le soleil avec un tamis », ce qui signifie qu’on ne peut masquer les évidences par des arguments absurdes ?

Une idée proche est exprimée par la poétesse Aziza Mrabet, qui écrit dans son recueil Grains de sable (Tunis, 1992) : « Nos ancêtres étaient les Gaulois / Notre école la rue du Pacha ». Pas plus que les petits Congolais auxquels Tintin, instituteur improvisé, parle de « leur patrie » (dans la première édition de Tintin au Congo, parue en 1931 et remaniée ensuite), les Tunisiens n’ont d’ancêtres gaulois. Mais le Protectorat, avec des enseignants français, a modelé les références historiques sur l’histoire de la France, mère-patrie. L’acculturation n’est toutefois pas totale, comme le souligne le deuxième vers. Celui-ci fait référence à une école de grande renommée dans le domaine de la scolastique, érigée en 1900 dans la médina de Tunis, à la rue du Pacha. Cette école Millet – du nom de sa bienfaitrice Louise-Renée Millet, femme du Résident général de l’époque – a été le premier établissement non missionnaire destiné à l’éducation des jeunes filles musulmanes de l’Afrique du Nord.

À la différence de l’Algérie, où la douloureuse relation avec la France colonisatrice n’est toujours pas apaisée, la Tunisie réussit à concilier l’héritage du Protectorat avec l’expression d’une identité maghrébine. La création littéraire tunisienne en français en est une belle illustration.

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