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Rabih Abou-Khalil, un concert intense au Gaume Jazz

La première journée du festival a été marquée par des musiques sophistiquées, des couleurs et de l’humour.

Responsable des "Livres du Soir" Temps de lecture: 5 min

La soirée était fraîche à Rossignol, commune de Tintigny, où le Gaume Jazz a pris, comme toujours, ses quartiers. Ça nous a changés de la canicule des derniers jours. Mais dans les cœurs, elle fut d’une chaleur intense : la musique réchauffe les corps. Avec Julien Tassin Trio, la réunion de Trio Grande et de Rêve d’éléphant Orchestra, puis Rabih Abou-Khalil, le festival est entré illico en feu. Feu d’artifice des musiques colorées, pyrotechnie des arrangements sophistiqués, intensité des interprétations, humour aussi des interventions.

L’oudiste libanais Rabih Abou-Khalil, qui fut un des premiers passeurs entre musique arabe et musiques occidentales, est d’abord un chercheur. Il adore combiner les sons et mêler les traditions de la musique classique arabe, du blues et du jazz. Vendredi soir, à Rossignol, il jouait en trio, avec l’accordéoniste italien Luciano Biondini et le batteur et percussionniste américain Jarrod Cagwin. Et ce fut formidable.

On aurait pu craindre que l’oud et l’accordéon, ça ne fonctionne pas. La sonorité mélancolique et parfois même déchirante de l’accordéon associée à la sonorité nostalgique et parfois même languissante de l’oud, ça pourrait donner une musique essentiellement triste, lacrymale. Eh bien non ! Rabih Abou-Khalil empoigne parfois son oud comme une guitare rock : ça explose, ça énergise. Et les complices suivent : Luciano Biondini s’est lancé dans des improvisations très jazz, magnifiques, audacieuses, et Jarrod Cagwin a coloré le tout de ses percussions étonnantes, irisées, passionnantes.

Un vrai trio

C’est un vrai trio où chacun a son importance : Rabih Abou-Khalil ne joue pas le leader, l’espace musical appartient à tout le monde, chaque sommet du triangle possède la même importance. Un concert exaltant, électrisant. Et rempli d’humour aussi. Le Libanais présente les musiciens et les morceaux avec une ironie souriante, inventant des histoires étonnantes. Jarrod serait un espion US lâché en Autriche qui se cache dans le groupe quand il n’est pas en mission. L’accordéon ne serait qu’un instrument pour les femmes et les Italiens : facile, d’ailleurs il y a des boutons blancs et des noirs pour s’y retrouver.

Les présentations des morceaux sont à l’avenant. Son « Histoire du parapluie », c’est celle de Sven Smørrebrødsen, un Norvégien qui cherchait le pôle Nord en 1312 : « Mais il a un mauvais sens de l’orientation et il s’est retrouvé dans le désert de Syrie. Les Norvégiens ne supportent pas la chaleur, il y est mort tout de suite, desséché comme un bacalhau portugais. Il avait emporté son parapluie, c’est tout ce qu’il subsiste de lui. Ce parapluie, conservé, est l’exemple de l’influence de la Norvège sur le Moyen Orient. » Un autre morceau rend hommage à la cuisine finlandaise. Le dernier, en bis, s’appelle « Vlad », que le trio va jouer, dit-il, dans le château de Dracula, en Roumanie. Une ballade est une chanson d’amour pour une femme. « Ça s’appelle Si tu me quittes, il faut que je trouve une autre et c’est beaucoup de travail ».

Ce n’est que pour présenter « Dreams over dying cities », en hommage à Beyrouth, que Rabih reste sérieux : « Je croyais ne plus jamais devoir jouer ce morceau, mais il y a maintenant beaucoup d’autres villes qui sont dans le cas. » Et c’est un thrène déchirant, un chant des morts qui prend aux tripes. Rabih Abou-Khalil est un tout grand musicien.

Flamant blanc

Avant et après le premier concert, le guitariste belge Julien Tassin a joué son jazz teinté de blues et de rock dans le parc du festival, accompagné de deux cadors du jazz belges : Nicolas Thys à la contrebasse et Dré Pallemaerts à la batterie. Le contraste entre la sonorité très rock des années 50-60 de la guitare, avec réverbération et netteté des notes, et la rythmique jazz aiguise l’audition et charme l’oreille. Le Julien Tassin Trio sort incessamment son premier album. A écouter attentivement.

Trio Grande + Rêve d’éléphant Orchestra. C’était une réunion attendue. Même si, on le sait, un seul musicien du Trio ne figure pas dans le Rêve, Laurent Dehors, et si les univers musicaux sont très proches. Le Trio, c’est Michel Debrulle à la batterie, Michel Massot au trombone, euphonium et sousaphone, et Laurent Dehors aux sax et clarinettes. Le Rêve, c’est les deux premiers plus deux autres batteurs, Etienne Plumer et Stephan Pougin, un trompettiste, Jean-Paul Estiévenart, un guitariste, Nicolas Duchêne, et même deux chanteurs pour certains morceaux : Sarah Klenes et Thierry Devillers.

Un univers de fanfare, de brass band, de jazz, de folklore, de musique classique, de musique de cirque, de chansons, avec le rythme fort de trois batteries, la basse des cuivres de Massot, les riffs rock de la guitare, les impros jazz de la trompette et du sax. Le concert fut à géométrie variable. A trois, à huit, même à dix avec les chanteurs. Mais, chaque fois, on admire le travail des arrangements, sophistiqués mais à l’apparence simple, jamais pesants, jamais intellos. Les lignes des solistes s’entre-tissent, s’interpénètrent, s’entrelacent, s’enlacent. On passe d’un tempo charleston à un menuet baroque, d’une ballade sensuelle au sax velouté et au sousaphone ronflant à une chanson tirée de La nuit des rois de Shakespeare., « The wind and the rain ».

On joue « Roche-Colombe », « Le sacre de l’éléphant », « Pâte de velours », « La folle impatience », « Kakouline »… Thierry Devillers et Sarah Klenes entrent avec force dans la danse. Les sonorités sont incroyables, les couleurs sont intenses. Sarah danse un morceau comme un pantin désarticulé. Michel Massot échange euphonium, trombone, trombone bouché, immense sousaphone au gré des sonorités. Et Laurent Dehors, comme un flamant blanc à l’aigrette de cheveux gris, se tient sur une patte, bouchant l’embouchure de son sax de l’autre pour en altérer le son, passe de la guimbarde au biniou, de la clarinette à la clarinette basse, embouche même deux clarinettes à la fois. Un véritable homme-spectacle.

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