Vous avez de ces mots: Oukalisation, une taudisation à la tunisienne

Vous avez de ces mots: Oukalisation, une taudisation à la tunisienne
D.R.

Les modifications en profondeur de l’habitat urbain donnent lieu à une terminologie spécifique. Celle-ci peut faire référence à la personnalité responsable de ces modifications, comme dans hausmannisation  ; désigner la population touchée par ce changement, dans gentrification  ; ou encore prendre pour base l’endroit initialement concerné, ce qui est le cas de bruxellisation.

La Tunisie connaît l’oukalisation, un processus de dégradation de l’habitat dans des quartiers urbains historiques, en raison d’un surpeuplement qui rend les conditions de vie de plus en plus précaires. Ce néologisme est forgé sur un emprunt à l’arabe tunisien, oukala. Sous toutes les latitudes, on trouve les mots qui disent le prix de la transformation du tissu urbain.

Le français dans la Tunisie indépendante

Comme dans les autres pays du Maghreb, l’autorité française a imposé sa langue dans le paysage linguistique tunisien. Mais à la différence de l’Algérie, qui a mené une politique d’arabisation visant à évincer la langue du colonisateur de la sphère publique, la Tunisie n’a jamais contesté l’importance du français, lequel bénéficie du statut de « première langue étrangère », l’arabe étant « langue officielle et nationale ». Il s’agit de l’arabe standard ou littéral, à distinguer de l’arabe dialectal tunisien (derja) parlé par la quasi-totalité de la population. On ajoutera qu’en Tunisie la communauté berbérophone est bien moins importante qu’au Maroc ou en Algérie, ce qui simplifie quelque peu le marché linguistique tunisien.

L’arabisation a été très progressive en Tunisie, où l’administration, la justice et l’enseignement sont restés bilingues jusque dans les années 1970. À ce moment, le mouvement s’est accentué, mais sans contester le rôle du français comme outil d’émancipation et d’ouverture sur le monde. L’Organisation internationale de la Francophonie (La langue française dans le monde, 2014) estime qu’une moitié de la population tunisienne est francophone, proportion supérieure à celle évaluée pour le Maroc ou l’Algérie, proche du tiers. Ici encore, la situation dans les pôles économiques (la capitale et les villes du littoral) est différente du reste du pays, plus arabisé. Comme dans l’ensemble du Maghreb, la concurrence de l’anglais ne se fait pas encore trop sentir, à l’exception de quelques niches (business, nouvelles technologies, Internet), en particulier parmi les élites.

Enseigné dès l’école primaire, le français est présent dans les filières d’enseignement jusqu’à l’université, où il est la langue véhiculaire des disciplines scientifiques, techniques et économiques, en concurrence avec l’arabe dans les sciences humaines. Les médias lui assurent également une large diffusion, même dans des émissions télévisées populaires où la culture arabe prédomine. Cette implantation solide du français dans le quotidien des Tunisiens explique l’existence d’une abondante production culturelle et littéraire en langue française.

Quelques mots du français en Tunisie

Parallèlement à ce qui a été observé dans les autres pays du Maghreb, le français tunisien présente de nombreux emprunts à l’arabe (classique, standard ou dialectal), indispensables pour nommer des réalités quotidiennes. Les dictionnaires usuels du français en accueillent une partie, ce qui témoigne de leur importance dans les échanges entre les francophones. On trouve donc, en Tunisie comme en Algérie, des formes comme fellaga « combattant contre l’autorité française pour obtenir l’indépendance de son pays », dinar « unité monétaire de la Tunisie (entre autres) » ou mechta « hameau ».

L’arabe dialectal tunisien fournit des formes plus spécifiques, d’origines diverses. Il s’agit d’une origine arabe pour boukha « eau-de-vie de figues », hanout « boutique » et khobz « pain » ; mais chkouba « jeu de cartes » est une altération de l’italien scopa, introduit en Tunisie par les migrants italiens ; kafteji « plat traditionnel à base de pommes de terre et de légumes frits » est issu du turc köfteci « vendeur de kofta (préparation à base de viande et d’épices) », tout comme lablabi « plat populaire à base de pois chiches, d’ail, d’huile d’olive » emprunté au turc leblebi « pois chiches grillés ».

Mettons en exergue le nom oukala, issu de l’arabe dialectal tunisien et qui désignait originellement une pension louée pour une courte période à des hommes célibataires venant chercher du travail à Tunis. Progressivement, ces oukalas vont abriter des familles entières (et nombreuses) vivant dans des conditions de vie plus que sommaires. Le beau film franco-belgo-tunisien réalisé en 1996 par Férid Boughedir, Un été à La Goulette, montre le quotidien d’une de ces oukalas dans laquelle évoluent les protagonistes de l’action. On y découvre comment les relations harmonieuses entre des familles catholiques, juives et musulmanes qui avaient réussi à surmonter les difficultés liées à la promiscuité et à la précarité de cet environnement, sont brisées par la guerre des Six Jours (juin 1967).

Au départ de oukala, le français tunisien va créer le néologisme oukalisation, pour nommer le processus de densification de ces maisons surpeuplées et leur inévitable dégradation. Pour se faire une idée de l’ampleur du phénomène, il suffit de consulter les chiffres d’un organisme ayant pignon sur rue, l’Association de sauvegarde de la Médina de Tunis, qui fait état, à la fin des années 1980, de l’existence de plus de 600 oukalas dans la Medina, hébergeant 3.000 ménages (environ 15.000 personnes). Il faudra l’effondrement d’une de ces oukalas pour que les autorités réagissent et mettent sur pied un programme de relogement et de réhabilitation des immeubles concernés.

Plutôt que d’emprunter taudisation ou bidonvillisation, les experts tunisiens ont préféré créer oukalisation. La réalité décrite n’en est pas moins sordide, mais le substrat linguistique doit être plus parlant pour les populations locales. Mieux vaut ne pas utiliser la langue de bois face à certaines détresses…

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