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«Contre le chantage au point Godwin»

N’en déplaise à Georges-Louis Bouchez, le véritable danger n’est pas l’abus de parallélisme avec les atrocités commises par le régime nazi, mais la tentation d’isoler celles-ci des offensives actuelles contre les droits fondamentaux.

Carte blanche - Temps de lecture: 4 min

Dans un débat argumenté, le point Godwin désigne le moment au cours duquel l’une des parties en arrive à établir une comparaison avec Hitler ou le régime nazi. Il offre généralement à son contradicteur l’occasion de refuser plus avant la discussion, tant l’analogie avec les heures les plus sombres de l’histoire est d’ordinaire perçue comme outrancier, indépendamment de sa pertinence ou non.

Bien décidé à enterrer une fois pour toutes ce procédé rhétorique, le libéral Georges-Louis Bouchez entend le faire passer dans la catégorie des infractions pénales. Ainsi propose-t-il d’amender la loi de 1995 sur la répression de la négation, de la minimisation ou de l’approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand, en y ajoutant l’interdiction de le banaliser. Objectif affiché : « protéger la mémoire des six millions de victimes de l’Holocauste », principale victime, selon lui, de la prolifération du « Reductio ad Hitlerum », proféré, notamment, contre la politique migratoire et sécuritaire de son propre gouvernement.

Sans revenir sur les problèmes juridiques et techniques posés par cette proposition – qui sera soumise au conseil de rentrée du MR –, ou sur les motivations de son auteur, arrêtons-nous sur ses implications politiques.

Pour ce faire, un détour par l’histoire s’impose. Perçu depuis plus d’un demi-siècle comme une conquête fondamentale à préserver, le corpus juridique et idéologique des droits humains se fonde directement sur les conséquences des atrocités de la Seconde Guerre mondiale. « La méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité », précise le second considérant de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. De même, les conventions de Genève relatives au statut des réfugiés auront pour base le droit à la protection face aux persécutions, lequel aura cruellement fait défaut aux victimes du nazisme.

Banaliser le retour de la barbarie

Si le caractère effectif de l’universalité des droits fondamentaux a toujours laissé à désirer, l’actualité augure la disparition de celle-ci comme objectif à valoriser. En Italie, le dirigeant de l’extrême droite au pouvoir balaye d’un revers de la main les crimes racistes dont le nombre connaît une hausse spectaculaire, et prépare un plan de déportation massif d’une ampleur inégalée. En Ukraine, les milices effectuent des raids meurtriers dans les camps roms, avec le soutien passif des forces de police. En 2015, la Ligue des droits de l’Homme soulignait à quel point le Vlaams Belang était parvenu à imposer son agenda migratoire aux gouvernements belges successifs. En juin dernier, prétendus impératifs sécuritaires et sociaux et vraies motivations électoralistes ont poussé les Etats européens à s’aligner sur les positions les plus rétrogrades en matière d’accueil, laissant aux réfugiés le choix entre la mort en mer ou la détention.

Dans ce contexte, ce qui pourrait viser à faire comprendre la gravité des crimes nazis serait louable s’il ne s’agissait, en réalité, de banaliser la lame de fond que représente cette tendance à l’extrême droitisation du monde. Prétendre isoler l’horreur absolue, contre laquelle s’est construite la logique d’universalité des droits, des tentatives actuelles de démembrer cette dernière, conduit à dédramatiser cette dynamique. Une manière de permettre aux démagogues de tous poils de continuer à prospérer, puisque se sachant préservés du sceau de l’infamie.

Du bon usage de la mémoire

Les comparaisons avec les crimes du régime nazi doivent être maniées avec précaution, à la fois pour des raisons d’honnêteté intellectuelle, de pertinence politique et de respect pour ceux qui en ont fait les frais. Même abusif, leur usage reste toutefois moins dangereux pour la démocratie que l’obstination à refuser, contre l’évidence, de mettre en parallèle des dynamiques historiques dont la différence peut dans certains cas porter davantage sur le degré que sur la nature.

Le meilleur hommage à la mémoire des victimes du stade suprême de la déshumanisation n’est pas de sanctifier son caractère incommensurable, mais de faire en sorte qu’elle contribue à nous prémunir de ceux qui tentent subrepticement de repousser les frontières de la barbarie.

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