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Le franbanais comme on le parle

Francolof au Sénégal, camfranglais au Cameroun, franbanais au Liban : les joyeux métissages du français…

Chronique - Temps de lecture: 5 min

Les francophones du Pays du Cèdre usent d’une variété linguistique qui leur est propre, pour laquelle le mot-valise franbanais a été forgé. Il s’agit d’un code mixte où le français côtoie l’arabe libanais. Ne vous étonnez pas d’entendre que la jardinière (« éducatrice maternelle ») de vos enfants est partie estiver (« passer l’été ») dans la montagne : le franbanais conserve des emplois aujourd’hui vieillis en français général. Et si vous apprenez que votre voisine souffre d’une maladie infectueuse (« infectieuse ») due à une manucure (« vernis à ongles ») d’origine douteuse, mordez sur votre mastic (« chewing-gum ») et mettez vos mains dans l’eau froide (« retrouvez votre calme »). Carrefour culturel et linguistique, le Liban ne peut que vous surprendre…

Le paysage linguistique libanais

Les langues les plus pratiquées au Liban sont l’arabe dialectal libanais, l’anglais et le français. L’arabe dialectal est la langue maternelle d’une grande partie de la population ; comme au Maghreb, il coexiste avec l’arabe standard, réservé à l’écrit, à la présentation des journaux télévisés et radiophoniques, ainsi qu’à l’enseignement religieux et aux prêches. Mais cet arabe standard perd constamment du terrain au profit des deux langues étrangères employées dans les échanges internationaux, ainsi que dans les domaines de pointe (matières technologiques, scientifiques et commerciales).

Comme dans d’autres pays, le français subit une concurrence de plus en plus forte de l’anglais, introduit comme langue d’enseignement par les Américains protestants arrivant à Beyrouth au 19e siècle. Jadis la langue française incarnait au Liban la modernité et l’ouverture au monde : elle a beaucoup perdu sur ce terrain aujourd’hui au profit de la langue anglaise, considérée comme la première langue des affaires et de la communication internationale. Par contre, le français reste la langue privilégiée dans les domaines de la culture et de la promotion sociale.

L’évaluation du nombre des francophones libanais varie selon les sources. D’après les chiffres de l’Organisation internationale de la Francophonie (La langue française dans le monde, 2014), 38 % des Libanais seraient francophones. Mais d’autres sources sont plus optimistes et estiment que près de 50 % de la population du Liban est en mesure d’employer le français. Dans l’enseignement, le français – comme l’anglais – est une langue de scolarisation obligatoire. Aux niveaux primaire et secondaire, le français est la première langue étrangère ; dans les universités, c’est l’anglais qui l’emporte en raison des ouvertures qu’il permet sur le marché du travail.

Le français jouit aujourd’hui d’un statut juridique moins favorable que celui dont il bénéficiait pendant la première moitié du 20e siècle, période durant laquelle l’élite intellectuelle libanaise était formée dans les écoles françaises et francophones. Toutefois, il a gagné d’autres catégories d’usagers. Historiquement cantonné à la seule communauté chrétienne, il a progressivement séduit les classes aisées, puis est devenu accessible à l’ensemble de la population. En dépit de sa perte de visibilité officielle, il reste un lien privilégié entre les forces vives de la société libanaise.

Quelques mots du français au Liban

On ne s’étonnera pas de retrouver au Liban les catégories déjà identifiées pour décrire le français en usage dans les pays du Maghreb. Les libanismes les plus nombreux sont d’origine arabe et servent à nommer les réalités quotidiennes du Pays du Cèdre. Certains sont passés dans le français général, comme ces spécialités culinaires que sont le taboulé, un mets à base de blé concassé ou de semoule, et le mezzé, un assortiment de hors-d’œuvre. Mais, en comparaison de l’Algérie notamment, qui a bénéficié du relais des pieds-noirs et des troupes d’occupation rentrées au pays, la contribution du Liban au français général est assez réduite.

Parmi ces libanismes empruntés à l’arabe, on peut citer des mots comme abadaye « fier-à-bras, caïd », hakawati « conteur », laban « lait caillé ; yaourt », nay « flûte de roseau ». C’est aussi l’influence de l’arabe qui permet d’expliquer que l’adjectif brave prend le sens de « doué pour les études, intelligent », ou que l’on dit boire une cigarette pour « fumer une cigarette ». La même influence se retrouve dans des expressions calquées de l’arabe, comme donner son âge « mourir », enlever l’âme de(quelqu’un) « ennuyer, importuner (quelqu’un) » ou mettre ses mains dans l’eau froide « s’apaiser, retrouver sa sérénité ».

Comme au Maghreb, d’autres langues sont « prêteuses », tel l’anglais dans cellulaire « (téléphone) portable » ou l’araméen dans chaghoura « petit oratoire où on prie la Vierge » (d’un mot araméen qui signifie « grotte »). Le français est du nombre, bien sûr, pour des emplois qui ont cessé d’être en usage dans le centre de l’Hexagone, mais que l’on retrouve dans les périphéries. Au Liban, comme dans la francophonie européenne, on emploie chambre avec le sens de « pièce d’une habitation » et on double une année d’étude, plutôt que de la redoubler.

Plus surprenantes sont les innovations formelles et sémantiques au départ du français, comme l’adjectif psychosé « névrosé », la locution pédale de benzine « pédale d’accélérateur » ou cette curieuse synecdoque qui transforme une manucure en « vernis à ongles ». Bien d’autres trouvailles seraient à mettre en évidence, mais, comme le précédent billet l’a expliqué, les Libanais francophiles associent souvent leurs libanismes à des erreurs de français. D’où une autocensure qui dissimule une part importante de la créativité lexicale de cette francophonie au carrefour de nombreuses langues et cultures. Francophones du Liban, ne soyez pas plus royalistes que le roi…

Il est temps de boucler les valises…

Merci aux lectrices et aux lecteurs qui ont partagé et commenté ce périple dans les francophonies arabes. N’hésitez pas à prolonger le voyage en consultant la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP) qui offre, pour des pays comme l’Algérie et le Maroc, une documentation de première main. Quant au français du Liban, il fait actuellement l’objet d’une recherche visant à établir un Dictionnaire des libanismes.

Dès la semaine prochaine, cette chronique reprend ses « activités normales ». Avec une prolongation de l’actualité des vacances dans le billet de rentrée qui reviendra sur la récente coupe du Monde. Mais d’un point de vue linguistique, cela va sans dire…

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2 Commentaires

  • Posté par Coets Jean-jacques, samedi 1 septembre 2018, 10:29

    Merci pour cet étonnant périple !

  • Posté par Francard Michel, samedi 1 septembre 2018, 13:51

    Merci de m'avoir suivi cet été et ... bonne rentrée !

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