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Kofi Annan, le revers de la médaille

L’ancien secrétaire général des Nations unies s’est éteint le 18 août dernier. Au delà des hommages qui lui furent rendus, il faut bien constater que son bilan de 9 années passées à la tête de l’Organisation mondiale n’est pas des plus reluisants.

Temps de lecture: 5 min

Le décès de Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies de 1997 à 2006, s’est accompagné d’un déluge de louanges. Il est vrai que le premier Africain d’origine subsaharienne à se hisser à ce poste clé était incontestablement un habile diplomate, figurant parmi les dirigeants onusiens dont l’influence aura été la plus grande dans l’histoire de l’organisation. Ces hommages dithyrambiques tendent cependant à faire de l’ombre aux graves erreurs de jugement ayant émaillé la carrière d’un homme présenté comme un grand humaniste.

Opérations de la paix désastreuses

C’est en effet lorsqu’il était à la tête du Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) à New York que l’organisation a fait face à ses deux plus grands échecs : le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 et le massacre de milliers de Musulmans bosniaques à Srebrenica en 1995, en dépit de la présence des forces de l’ONU.

Le cas du Rwanda est particulièrement grave puisque les Nations Unies n’ont pris aucune mesure pour empêcher un génocide planifié et annoncé qui a fait 800.000 morts. M. Annan fut, en effet, averti de l’imminence des massacres par Roméo Dallaire, son général sur le terrain au Rwanda, via un télégramme envoyé le 11 janvier 1994 (trois mois avant le début du génocide) mentionnant la possibilité de tuer 1.000 Tutsi toutes les 20 minutes et demandant l’autorisation de démanteler des caches d’armes. Or, Kofi Annan lui interdit toute action et ne lui donna que pour instruction… de suivre le protocole et d’informer les autorités du pays, pourtant responsables de la préparation du génocide !

Un fax resté dans l’ombre

De manière encore plus incompréhensible, M. Annan ne transmit pas cette alerte au Conseil de sécurité. Ce fax, longtemps resté dans l’ombre, ne fut connu que longtemps après l’accomplissement du génocide. Notons au passage que ce même télégramme avertissait Kofi Annan que les militaires belges de l’ONU – ses propres hommes– étaient visés, et qu’une réaction ferme de sa part aurait pu sauver leurs vies.

Une réplique en Bosnie

Ce scénario se répéta l’année suivante en Bosnie-Herzégovine, lorsque des casques bleus livrèrent sans réagir la zone « de sécurité » de Srebrenica, protégée par les Nations Unies, aux forces serbes de Bosnie, entraînant le massacre d’environ 7.000 hommes et garçons. En 1999, une enquête interne conclut que l’ONU avait involontairement encouragé l'armée serbe de Bosnie alors qu'elle effectuait le pire meurtre de masse en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Un bureaucrate intouchable

L’accession de Kofi Annan au poste de Secrétaire général des Nations Unies à peine quelques années après ces échecs retentissants s’explique avant tout par sa capacité à accommoder les grandes puissances du Conseil de sécurité et la faible culture de la responsabilité au sein de l’organisation.

Au bon endroit au bon moment

Kofi Annan doit en effet sa nomination à des circonstances politiques : l'administration Clinton était déterminée à se débarrasser du Secrétaire général égyptien de l'époque, Boutros Boutros-Ghali, en raison de ses positions jugées anti-américaines, mais désiraient apaiser les nations africaines contrariées que le premier Secrétaire général issu de leur continent n’ait pas été autorisé à servir le deuxième mandat habituel. Le sous-Secrétaire général Annan, originaire du Ghana, était au bon endroit au bon moment. La sélection du chef de l’ONU n’a en effet rien de démocratique : seuls les quinze membres du Conseil de sécurité choisissent le lauréat, qui est en réalité le candidat le plus acceptable aux yeux de ses cinq membres permanents. Le Secrétaire général n’est donc pas sélectionné pour son programme ou sa vision, mais pour sa capacité à ne pas faire de vagues.

Des exactions en série

Cette tendance à ne jamais être tenu responsable de ses échecs se poursuivra lors du reste de sa carrière onusienne. Sous sa direction, des casques bleus ont exploité sexuellement les populations qu’elles étaient chargées de protéger dans plusieurs pays, dont le Libéria, la Sierra Leone et la République démocratique du Congo. L'ONU n'a jamais pris de mesures efficaces à ces infractions qui continuent encore aujourd’hui.

Imperméable aux critiques

En 2005, Kofi Annan fut jugé responsable "d'erreurs substantielles" dans la gestion de l’opération « Pétrole contre nourriture », qui devait permettre au régime irakien de vendre du pétrole brut en échange de biens de consommation pour atténuer les effets de l'embargo sur la population civile, mais qui permit à Saddam Hussein de détourner près de 1,8 milliard de dollars sous le nez de l'ONU. Sur la sellette, Kofi Annan accepta les critiques concernant son rôle dans le plus grand scandale de corruption de l’histoire des Nations Unies, impliquant des fonctionnaires de l’organisation, mais resta toutefois imperméable aux appels à la démission jusqu’à son départ en décembre 2006.

Une figure charismatique

Kofi Annan peut être crédité d’avoir offert un visage public charismatique et éloquent aux Nations Unies et pour quelques réussites en matière de promotion du développement, de l’égalité hommes-femmes et de réorganisation administrative de l’ONU. Il serait évidemment injuste de lui attribuer la responsabilité de toutes les insuffisances de l’organisation.

L’Histoire comme juge

Mais cette « rock star de la diplomatie mondiale » était avant tout un bureaucrate efficace mais peu courageux, fort en rhétorique mais qui ne s’est pas montré à la hauteur des nobles idéaux qu’il prétendait défendre et qui n’a jamais pris le moindre risque personnel. A l’heure du bilan, ce serait se tromper que de faire de ce super fonctionnaire « une colombe au milieu des faucons ». L’Histoire jugera ; elle risque d’être sévère en ce qui concerne le Rwanda et la Bosnie.

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2 Commentaires

  • Posté par Passtoors Hélène, vendredi 31 août 2018, 17:53

    Ces échecs étaient connus et d'ailleurs presque tous les médias partout dans le monde y ont fait allusion après son décès. Comme vous le faites au bout des lèvres, c'est en large mesure l'institution; l'ONU,qui est en cause et qui a depuis longtemps besoin de réformes en profondeur. Les problèmes des missions de la paix pour commencer, également de la part des pays participants. Cela ont le sait depuis 1960 au Congo... Mais au moins on sait les zones d'ombre de Kofi Annan et il a été critiqué déjà lorsqu'il était en vie. Comparez cela, par exemple, à WINSTON CHURCHILL dont la grande majorité des Européens ne connaissent toujours pas ce dont il a été personnellement capable et responsable, et non pas par omission. Son racisme extravagant et ses crimes épouvantables, de massacres à des génocides en Inde, Afghanistan, Grèce, Iran, Irak, Irlande, Kenya, l'Afrique du Sud lors de la guerre des Boers ('invention des camps de concentration...) et ailleurs.

  • Posté par Naeije Robert, vendredi 31 août 2018, 20:11

    Cet excellent article merite des felicitations plutot que votre incongrue evocation de Churchill

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