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Marc Uyttendaele sur l’affaire Cécile Djunga: «Impunité, impunité, impunité»

L’avocat et professeur de l’ULB Marc Uyttendaele publie une carte blanche sur la liberté d’expression dans « Le Soir », concernant les attaques racistes dont a été victime l’animatrice de la RTBF.

Carte blanche - Temps de lecture: 6 min

L’émotion est vive à la suite des agressions racistes et répétées dont a été victime Cécile Djunga. Nombreux sont ceux qui expriment leur effroi face au racisme bête et méchant, ordinaire, infligé à la présentatrice météo de la RTBF. L’administrateur-général de la RTBF annonce l’engagement de procédures judiciaires. Unia – le Centre pour l’égalité des chances – se saisit du dossier. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel entend s’attaquer au problème de manière énergique. Cependant, demain, après-demain, chacun passera à autre chose et le mal sera toujours présent.

Cécile Djunga est victime de son époque, de la mort du « politiquement correct », du dévoiement de la liberté d’expression et d’une impunité tolérée de manière transversale dans la société. Les réseaux sociaux, les égouts de la pensée que sont les forums de discussion des journaux, la lâcheté des plus hauts magistrats du pays conduisent à mettre en échec le fondement même de l’idéal démocratique, à savoir la responsabilité que chacun doit assumer pour les actes et propos qui sont les siens.

Une alchimie avec les actes assumés dans des vitrines politiques

Quoi de plus beau en apparence qu’une parole libérée, que le droit inconditionnel de chacun d’aller à contre-courant de la pensée dominante, d’oser des opinions qui empruntent des chemins de traverse, que d’échapper à la gangue du politiquement correct ? Et pourtant, dans la réalité quotidienne, cette libération débouche sur une normalisation de l’abject : la chasse aux étrangers à Chemnitz, la politique avilie du ministre de l’Intérieur italien ou de son clone local, Theo Francken, sans évoquer l’extrême droite banalisée en Autriche, en Pologne, en Hongrie, voire dans certains pays scandinaves.

Voilà qui crée une alchimie entre des discours et des actes assumés dans les vitrines politiques de nombreux pays de l’Union européenne et le venin craché par des anonymes sur des réseaux sociaux. Voilà qui ferait même regretter la mort du politiquement correct. Voilà qui questionne le principe même de la liberté d’expression et les limites qu’il s’indique de lui apporter.

Notre pays est tout à la fois un modèle lorsqu’il s’agit de fixer des frontières entre ce qu’une démocratie peut admettre et ce qu’elle ne peut tolérer et, à l’occasion, un modèle d’hypocrisie et d’inefficacité lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre les beaux principes inscrits dans le marbre de la loi.

Un lion édenté

Nous avons, en effet, érigé en infraction pénale les incitations à la haine raciale et le négationnisme. L’Etat, les régions et les communautés se sont dotées de législations pour lutter contre toute forme de discrimination. Une institution – dénommée aujourd’hui Unia – a été créée pour garantir le respect de ces principes. De manière générale, la loi pénale sanctionne toute atteinte qui est faite à l’honneur d’une personne.

Malheureusement, lorsqu’il s’agit d’user de ces instruments pour sanctionner ceux qui, sans vergogne, se défoulent haineusement sur les réseaux sociaux, l’arsenal législatif mis en place ressemble parfois à un lion édenté. Tout d’abord, le législateur n’a pas sanctionné le propos raciste, mais l’incitation au racisme. Tout est alors question de formulation. Si le propos est simplement raciste et que son auteur n’invite personne à le partager ou à penser comme lui, l’impunité risque de prévaloir. C’est absurde, évidemment. Comme si, précisément, la libération de la parole raciste n’était pas contagieuse et libératoire pour tous ceux qui, jusque-là, n’osaient pas exprimer leur xénophobie.

Il suffit pourtant pour que la loi pénale s’applique que les juges saisis de pareils dossiers considèrent que tout propos raciste est par nature une manière de propager une pensée délétère, et partant de tendre la main à ceux qui jusque-là partageaient leurs opinions sans oser les exprimer. Tel n’est malheureusement pas toujours le cas. Mais il y a plus grave encore.

Une dérive détestable

En 1831, le constituant belge a confié à la Cour d’assises le soin de connaître des délits de presse. Le but était clair : protéger le faible contre le fort. C’est un jury populaire qui devait décider si un journaliste, un écrivain, un pamphlétaire avait, dans ses écrits, commis une infraction, le plus souvent de calomnie ou de diffamation. Il fallait éviter qu’une telle cause ne soit jugée dans l’entre soi par les gens de pouvoirs, les magistrats pouvant avoir tendance à protéger les puissants ainsi mis en cause par ceux qui seraient plus tard qualifiés de quatrième pouvoir. Par la suite, le parquet a bien vite renoncé à convoquer des cours d’assises pour juger des infractions commises par la presse, faisant bénéficier celle-ci d’une impunité qui heurte la volonté du constituant et qui est complaisamment acceptée par un monde politique, peu enclin à contrarier ceux qui contribuent à façonner l’opinion.

Lorsque l’on s’est ému de la recrudescence de propos racistes tenus dans la presse, le constituant a soustrait les délits à caractère raciste ou xénophobe à la compétence de la Cour d’assises pour les confier au tribunal correctionnel. Cécile Djunga peut donc espérer obtenir justice, et c’est heureux. Cette révision constitutionnelle a prouvé néanmoins que les journalistes, pour autant qu’ils ne versent pas dans la xénophobie, n’ont rien à craindre de la loi pénale.

Un régime de faveur

La Cour de cassation a été plus loin et a rendu cette dérive plus détestable encore. Elle a, en effet, assimilé les propos tenus sur internet à des délits de presse de telle manière que n’importe quel propos ignominieux, pour autant qu’il n’incite pas au racisme, peut être tenu par n’importe quel quidam sans prendre le risque d’en rendre compte sur le plan pénal. Il n’est plus question de protéger le faible contre le puissant, mais bien d’exposer n’importe qui – faible ou puissant – à se faire impunément traîner dans la boue par quelqu’un qui se cache derrière l’anonymat de son écran et de son clavier.

A-t-on entendu des journalistes s’en inquiéter ? Non, il serait trop dangereux d’attirer trop l’attention sur un régime de faveur détestable dont leur corporation est la première à bénéficier. A-t-on entendu des responsables politiques s’exprimer à ce propos et prendre une initiative, législative, pour remédier à cette situation ? Non, il est trop hasardeux pour eux d’attaquer frontalement la parole citoyenne, fut-elle populiste. Voilà pourquoi nous n’en aurons pas fini de sitôt avec ces rigoles virtuelles où circulent, en toute impunité, pensées et propos fangeux.

 

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9 Commentaires

  • Posté par Michel Raurif, samedi 15 septembre 2018, 15:52

    Quand à Marc, il sait renifler les bonnes affaires, d'ou sa cartes blanches dans La Soir et du coup le soutien de tout les bobos toucher par tant de sympathie. Car, n'oubliez pas que, qui dit justice dit avocat, et avocat = fric , et là, Marc et bien il s'y connait très bien . Un maître, je parle bien sûr de ses honoraires !

  • Posté par Coets Jean-jacques, jeudi 6 septembre 2018, 21:47

    Merci, monsieur, de ce rappel à quelques solides bases légales, juridiques, sociales ou sociétales. Merci de nous ramener aux connexions de la vie en société, au respect réciproque.

  • Posté par Monsieur Alain, jeudi 6 septembre 2018, 21:34

    Tout le monde ne s'appelle pas Marc Uytendaele pour accéder aux cartes blanches du Soir. Voilà bien l'expression du mépris d'un intello pour ceux qui n'atteignent pas sa superbe. Comme quoi les amalgames et les simplismes ne sont pas l'apanage des "gens d'en bas".

  • Posté par Coets Jean-jacques, jeudi 6 septembre 2018, 21:45

    Si, vous pouvez écrire et vous le faites ! Ici, dans ces lignes ! Je vous engage à écrire et à vous exprimez, ici, dans ces lignes !

  • Posté par Boumal Michel, jeudi 6 septembre 2018, 20:57

    Michel Raurif, Tu as réagi trop vitre, stp. Tu attaques la personne, soit. Mais, stp, revenons sur le fond du problème. Tu hais les nègres et les bougnoules? Oui ou non? Sois clair. Pour ma part, merci à ce juriste dont l'expertise est unanimement reconnue d'avoir trouvé le temps le faire ce billet. Le racisme, c'est parfois l'expression des regrets de fils et de filles d'anciens coloniaux, mais le plus souvent celle d'une masse populaire, aujourd'hui définitivement polluée par l'appétit de la consommation au moment où les "nouveaux jobs" sont très fragiles dans le temps et misérablement payés. D'une masse populaire qui a encore un peu les moyens de faire des vacances à l'étranger, mais rarement pour rencontrer vraiment les natifs, sauf quand ceux-ci les servent. Bref, nos esclaves blancs (flamands- bruxellois-wallons) d'ici doivent trouver à leur tour des esclaves ailleurs. Il faut donc que chaque petit se trouve un autre plus petit que lui pour retrouver un peu plus de taille dans la pression économique qui l'écrase. Comme disent les Wallons, c'est toudi les p'tits qu'on sprotche. Et à rechercher plus loin, après la misère des blancs, il faut creuser du côté des "noirs" et des "bougnoules", pour se trouver moins miséreux. Mais quelle horreur! Et par dessus tout, dessus tout, comment faut-il que cette agréable jeune femme, jolie comme un coeur, continue de subir tant d'outrages de la part de pauvres gens qui ne trouvent que cela à faire pour trouver plus petits qu'eux? Non, Raurif, quitte stp ta réaction impulsive au rédacteur du billet et lis le plus à fond. Mais qu'on en finisse avec l'épandage, sur les réseaux sociaux, de tels fumiers de méchancetés. Mais, bordel de Dieu ou de je ne sais Qui! Qu'on foute enfin la paix à cette jeune femme qui gagne sa vie en faisant très bien son boulot. Et qu'on trouve à gérer les réseaux sociaux pour prévenir, voire pour punir tout discours de haine et de discrimination. Ce bashing fait honte à notre pays, à nos valeurs démocratiques, à l'humanisme tel qu'on peut lire à ce sujet de beaux passages de Montaigne, de Voltaire, de Montesquieu et de tant d'autres. Je ne suis même pas sûr que Théo Franken, que certains vomissent, refuserait d'approuver mon message. Ras le bol des discours de haine et de ressentiments. Il faut en finir le plus vite possible avec le harcèlement que subit cette jeune femme, peu importe la couleur de sa peau. On pensera ce qu'on veut de Marc Uyttendaele sur le plan privé, mais sur le plan professionnel, merci encore à lui de s'être fendu de ce magnifique billet. Et, je n'ai pas la carte du PS, ni aucune autre. Je suis libre de pensée, sans être pour autant maçon. Bref, totaal frank!

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