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Qui sème le seum récolte la semonce

France-Belgique : un match heurté, surtout dans la troisième mi-temps…

Chroniqueur Temps de lecture: 6 min

À l’issue de la demi-finale du Mondial perdue face aux Français, des commentaires peu fair-play de joueurs et supporters belges déçus par la tournure des évènements ont suscité la riposte du camp opposé. Après s’être mutuellement chambrés, les protagonistes ont échangé des propos peu amènes, révélateurs pour certains d’un « racisme anti-français » en Belgique.

Dans ce contexte, la composante langagière tient une place importante. En particulier l’insécurité linguistique qui a longtemps tétanisé les Belges face à leur « grand voisin », considéré comme détenteur exclusif de la légitimité en matière de langue. Même si la situation a évolué ces dernières années, certaines circonstances nous rappellent des travers antérieurs dont il est urgent de s’affranchir.

Chronique d’une frustration annoncée

Vous en souvient-il ? La récente coupe du Monde a donné l’occasion à l’équipe nationale belge de s’illustrer de belle manière jusqu’à la demi-finale perdue contre la France. Cette joute était attendue, que dis-je ? rêvée par les supporters des Diables Rouges qui se réjouissaient à l’idée de vaincre les éternels rivaux d’outre-Quiévrain. On sait ce qu’il en advint. Après un match crispant, les Diables Rouges vaincus rentrèrent au vestiaire, dépités de s’être fait prendre comme… des bleus.

S’ensuivirent quelques déclarations peu fair-play, à mettre sur le compte d’une déception compréhensible de la part des joueurs. Mais aussi, dans la foulée, une avalanche de commentaires, en particulier sur les réseaux sociaux, où l’amertume le disputait parfois à des invectives contre l’antijeu de certains joueurs français. La réplique des supporters des Bleus ne s’étant pas fait attendre (« les Belges ont trop le seum ! »), le débat prit une autre tournure et se transforma chez certains en une critique en règle des Français, qualifiés de chauvins et d’arrogants (« Si les Français gagnent, on va encore en prendre pour vingt ans ! »).

Si une journaliste belge a pu titrer, avec un humour quelque peu oxymorique, « Pourquoi on aime détester les Français », un de ses confrères français n’a pas hésité à parler d’un « racisme anti-français » en Belgique. La même doléance avait été exprimée naguère par les Belges à propos des blagues de Coluche. Mais cette fois, il s’agirait d’un racisme décomplexé, qui s’étalerait sans vergogne à l’occasion d’une défaite mal digérée. Sans se limiter aux compétitions sportives : il se vivrait au quotidien, dans les interactions professionnelles ou privées, dans le business ou la culture.

Le caractère outrancier de certains propos est manifeste, à commencer par les généralisations qui associent dans la même embrouille les Français et les Belges, ou certains propos injurieux. Mais j’ai été frappé plus encore par la réaffirmation « tranquille » d’une série de stéréotypes négatifs à l’égard du « grand voisin » français, taxé de condescendant, d’envahissant, de prétentieux – j’en passe et des pires. C’est l’expression d’un sentiment d’infériorité que je croyais atténué ces dernières années en raison notamment du succès médiatique que rencontrent nombre de Belges en France.

Certes, si les Belges, ça ose tout, comme le démontre avec beaucoup de talent(s) – et un clin d’œil à Audiard – un documentaire réalisé en 2017 par Olivier Monssens, c’est essentiellement dans le domaine de l’humour et de la création artistique ou littéraire. Mais pourquoi cette image plus positive véhiculée par nos compatriotes en bord de Seine n’a-t-elle pas modifié la représentation que l’on se fait, en bord de Senne (et d’ailleurs !), des rapports entre les autoproclamés « petits Belges » et les Français qui leur donnent volontiers du « nos amis les Belges » ?

Pourquoi tant de seum ?

Plusieurs publications, dans la foulée de cette coupe du Monde, ont tenté d’expliquer cet antagonisme revendiqué : circonstances historiques (à plusieurs reprises, la France a fait du territoire de l’actuelle Belgique un champ de bataille), déséquilibre démographique (67 millions de Français pour 4,5 millions de Belges francophones), rayonnement international (revendiqué par la France, peu assumé en Belgique), asymétrie dans la reconnaissance réciproque (d’assez nombreux Belges francophones sont « branchés » sur la France, mais la majorité des Français méconnaissent la situation de leurs voisins), etc.

La plupart de ces explications reposent sur des données factuelles, et non sur des jugements de valeur. Pourquoi s’en offusquer ? Par contre, il en va différemment des clichés dévalorisants à l’égard des Belges que véhiculent certains Français. En particulier au plan linguistique : les moqueries à l’égard de l’accent « belge » ou de certaines expressions jugées incompréhensibles est un point particulièrement sensible. Le fait que ces railleries – et leur contestation – apparaissent très vite dans les échanges sur les réseaux sociaux montre qu’elles sont au cœur des relations conflictuelles entre Belges et Français.

Ici encore, des réserves s’imposent. Que le français de Belgique soit une cible privilégiée des Français est compréhensible : malgré d’énormes approximations, c’est une variété de français qui leur est familière. De plus, les sarcasmes sur le français en dehors de l’Hexagone touchent toutes les francophonies périphériques. En outre, les « Belges qui osent tout » ne doivent plus gommer leur belgitude linguistique, situation très différente d’il y a quelques années, lorsque la réussite parisienne s’accompagnait d’une nécessaire épuration des particularismes « provinciaux ».

Inverser des stéréotypes sociaux est un processus complexe et lent. L’émergence d’une identité positive en Belgique francophone nécessite une rupture avec un passé de dénégation, d’autodénigrement, parfois camouflé par notre sens de l’autodérision. En matière de langue, cela signifie s’affranchir de cette insécurité linguistique qui nous fait chercher nos modèles dans un mythique Paris. Et cela depuis des siècles : à la fin du 12e siècle, des auteurs renommés de leur temps (le picard Conon de Béthune, le lyonnais Aimon de Varennes) se plaignaient du discrédit qui pesait sur leurs usages régionaux, au nom de la précellence de l’Île-de-France, siège de la cour royale.

Cette insécurité linguistique, dont la manifestation la plus explicite aura été la vague des chasses aux belgicismes (helvétismes, québécismes et tutti quantismes) dans la deuxième moitié du 20e siècle, tend aujourd’hui à s’atténuer, à la faveur d’une prise de distance vis-à-vis du modèle « hexagonal » comme norme unique de référence. Reste cependant une étape importante à franchir : la reconnaissance d’une autre norme de référence, dans laquelle les usages « d’ici » seront admis avec la même légitimité que ceux venus « d’ailleurs ».

En cette matière comme dans l’ensemble de nos relations avec le « grand voisin » français, une prise de conscience collective est nécessaire, pour laquelle il n’y a rien à attendre des Français. Ni à leur reprocher, en cas d’échec de cette démarche. Notre responsabilité collective nous place face à nous-mêmes, avant de mieux nous ouvrir à d’autres. Pour que le seum devienne du kif…

 

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4 Commentaires

  • Posté par Coets Jean-jacques, mercredi 12 septembre 2018, 17:46

    Excellent ! Mais vous auriez pu en profiter pour nous renseigner sur ce seum, ou ce frouse... Je ne comprends pas "seum" et ne sais pas d'où vient "le frouse" !

  • Posté par Michel Anselme, samedi 8 septembre 2018, 19:41

    Superbe article linguistique, mais également sociologique, et "drôldement" bien argument. Bravo, M. Francard !

  • Posté par Rahier Pierre, dimanche 9 septembre 2018, 12:33

    "Drôldement" : il y a encore des Belges qui disent ça ?

  • Posté par Michel Anselme, dimanche 9 septembre 2018, 2:07

    'argumenté', évidemment !

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